Publié le 05/01/2008 à 12:00 par schangels
Il y a ceux qui mangent pour vivre, et ceux qui vivent pour manger. J'avoue me situer bien plus dans la première catégorie, contrairement au personnage qui suit ...
Petite escapade vers un homme au fourneau, j'ai nommé Pom Pom Pidou: cet énergumène sarcastique a pris pour principe de railler ma mosellanité ... si tant est que cette appellation administrative ait vraiment un sens. Disons plutôt que c'est le sud qui se moque du nord, le feu contre la glace, la guimauve contre la frangipane, le plomb contre le Stahl et ... jeux d'un grand enfant qui ne cassent pas trois pattes à un canard mais parfois mes couilles, lorsque le café crème du matin sent le Saint Marc de percolateur mal nettoyé.
Plus sérieusement, Pidou (je ne divulguerai pas son appellation officielle sans autorisation expresse de sa part) est un joyeux luron à la fourchette plus rapide que son ombre (pas difficile, en même temps) et au décapsulage de Coca Light aussi discret que devait l'être un déplacement de prince Stanislas sur parquet craquelant.
Notre ingénieur en chef a donc décidé de se lancer, lui aussi, dans les confessions de blogueur mais sur un tout autre sujet que les miens: la cuisine, la ripaille, la bonne bouffe ... associez-y l'ami Meintz et son oenologie spirituelle (cf. "Coup de pub à Le Baron"), vous trouverez de quoi organiser des soirées pour le moins raffinées et odorantes. J'en veux pour preuve une excellente soirée vins&fromages dont il fut récemment l'un des protagonistes; le parquet de notre Khmer non-rouge local doit s'en souvenir encore.
Moselle ou Meurthe et Moselle, jazz ou électro-punk, peinture ou ratures, bobo ou beauf? Ne choisissez pas, prenez donc les deux.
Ci-jointe l'adresse toute indiquée pour les papilles:
http://20six.fr/onsfaitunebouffe/
Aurai-je le droit un jour d'afficher la photo rebelle (Bernie lycéen) de l'intéressé sur ce billet? J'attendrai son autorisation expresse, une fois encore.
Salutation distincte, de la part d'un "beauf grenat".
"
Ma Lo-rrai-n'est Gre-nat ... et ell-e res-te-ra"
En l'honneur de notre grand amateur de jazz à l'honneur, je ne peux terminer ici que sur quelques notes musicales que le traumatisé des années 80 saura apprécier. En commençant par le grand jet-setter laqué (façon J-L David) Sandy Marton, piano-guitariste injustement oublié de nos jours et qui a dû faire le bonheur auditif des golden boys de son adolescence abhorée. Rien que pour toi, Pidou. Savoure ...
On terminera par une note plus personnelle, cela dit. Avec mon cher Jimmy Sommerville dont, petit à petit (c'est le mot), j'ai appris à apprécier la voix et le pas de danse. Le meilleur de Jimmy sera pour plus tard toutefois, dans un de mes crochets nostalgiques. On se contentera pour ainsi dire de ce superbe "Tomorrow":
Le fait est que Pidou n'a vu dans les années 80 que frime, fric et insignifiance; je n'y ai vu que bon samples, bonne humeur et bonnes rythmiques primitives (rien de péjoratif dans ce qualificatif: j'aime le minimalisme et j'y reviendra dans un futur billet). Question de madeleines, périmées pour lui et délicieuses pour moi. La différence d'âge expliquant ceci, les sarcasmes n'empêchant pas cela. Et peut-être me ferai-je comprendre un jour ...
En attendant: "à table!"
F&H
Publié le 04/01/2008 à 12:00 par schangels
Qui a dit:
"Plaire est une éthique d'épicier"
Indice: circuit fermé.
A l'heure où les épiceries ferment boutique pour laisser place aux hypermarchés, où Schumpeter a relanché la Machine à Baffes pour un siècle au moins et où l'"on" cherche à obtenir toujours mieux toujours plus loin et dans tous les domaines: salaire, sexe, spiritualité de mes deux, etc. (pleins de
directions en tête, aucun
sens en vue), ce n'est pas peu de le (re)dire ...
F&H
Publié le 04/01/2008 à 12:00 par schangels
Hobbes comme Sartre entre deux feuilles de chou (cf. "Après BHL, Pierre Desproges") n'ont cessé d'affirmer à leur façon cette vérité sociale, à défaut d'être nécessaire: l'enfer, c'est l'autre. Et l'autre, c'est le barbare ou celui qui ne partage pas nos propres pensées.
Frege comme Wittgenstein s'en retourneraient dans leurs tombeaux gavés d'épitaphes: l'autre est-il si différent, donc si dangereux de moi et indisposé à améliorer mon propre sort ici-bas?
C'est que l'on a toujours l'impression de perdre une partie de soi avec l'autre, et ce sentiment d'annexion partielle vaut autant pour les individus en rut que pour les peuples en lutte.
Tout ceci pour en arriver à cette scène grandiose: la rencontre entre la Rome civilisée et la Germanie barbare, refusant de laisser ses forêts aux mano de la plus puissante civilisation de l'époque (la scène se passe en 167 après Jean-Claude sous le règne de l'empereur-philosophe, Marc-Aurèle). Pétrifié alors sur mon strapontin quand le simple chef de tribu Germain s'en vint narguer Rome du haut de son rocher en guise de promontoire, tête de messager infortuné en main, j'étais en compagnie de deux poulettes dont une à forte, très forte poitrine (mais étonnamment cucul la praline pour son âge physique) et une autre indifférente à la scène mystifiante. J'ai frissonné d'admiration désemparée, à l'idée qu'un ou deux de mes chromosomes puisse venir de ces barbus du Nord ...
Action en VO, malheureusement (on ne peut dissocier nos sentiments de la
Muttersprache qui les exprime):
L'ordre contre le désordre, l'intelligence contre l'ignorance, le feu contre la glace ... "Le barbare, c'est celui qui croit à la barbarie", a dit l'anthropologue Lévi-Strauss. Pas convaincu que ce genre d'appel à la tolérance serve jamais de guide dans nos actions, mais admettons: la tolérance a cela de confortable lorsqu'elle n'engage en rien le lecteur de salon.
Je ne peux résister à la tentation d'une autre lutte mortifère pour des idées communes:
AOUUUUHHHHHH!!!
Une question de testostérone, rien de plus? Histoire de charrue et de boeufs inversés, comme toujours. Epoque révolue d'un temps où l'individu avait quelque chose à défendre. Pas facile de rêver encore, lorsque le sacré a rendu l'âme et souffert d'un traumatisme technologique à échelle continentale.
Pas glorieux d'assumer cette ère du vide où tout nous est ouvert, surtout le ridicule. Assumons la fin des grandes illusions dans nos sages petites vies ... attendons.
F&H
Publié le 04/01/2008 à 12:00 par schangels
La réponse à venir de Jago à ma contre-attaque contre les Forces Exclusives (pour ceux qui sont déjà largués, cf. "Truthmakers II: l'Attaque du Clone") m'a laissé songeur: pas en ce qui concerne le contenu de sa réponse, mais concernant le jeu d'objections-réponses-et-contre-objections auxquels se livrent sans cesse les ouailles de la communauté philosophique.
Pourquoi fait-on de la philosophie; je veux dire: pour quoi? On parle parfois de la recherche idéale d'une sorte de concorde intersubjective, point utopique revendiqué par Peirce et qu'on appelle plus simplement l'accord parfait. Ce point n'existe pas, dit-on, et tant mieux pour le commerce des éditeurs. Mais quand bien même: est-ce bien la concorde que les jouteurs de concepts recherchent avant tout et derrière eux?
Mais il s'agit souvent et sans doute de faire de l'épate en société, de pointer le cursus au tout-venant et draguer avec son bac+l'âge de mon grand-père sur des airs de "une bibliographie grosse et longue comme tu les aimes, bébé".
Il y a ceux qui vivent comme ils pensent, ceux qui pensent comme ils vivent ... et il y a tous les autres dont je suis, à l'exception d'aucun.
Laissons-nous bercer un instant par l'évocation d'une douce
harmonie universelle:
Pour d'autres plus sceptiques et, donc, plus corrosifs, qui dit philosophie dit avant dit logomachie; car "débat" rime avec aussi bien avec "ébats" que "combat", ne l'oublions pas.
Ne doutons pas non plus que, derrière la carapace de chaque débatteur à la mine contrôlée et aux lèvres pincées, se dissimule tant bien que mal un torrent d'insultes potentielles: qui n'a pas eu en face de lui un contradicteur devenu point de mire en l'espace de quelques secondes? La question est posée, et je doute bien que les réponses ne fuseront pas. Défense du capital social oblige.
Concluons en queue de poison avec cette toute autre image de la philosophie comme logomachie; précisant toutefois que la réflexion ne permet jamais à la colère bouillonnante de prendre par trop le dessus sur ses idées froides, au risque de tomber dans le ridicule (dédicace à tous les Thrasymaque de la Terre, ceux à qui la toge "costard-cravate" de rigueur peut servir de cache-misère universitaire). On en sort grandi, et c'est tant mieux. Ouvrons quelque peu les vannes, malgré tout:
Soyons franc: la symptôme typique du causeur frustré n'est pas tant d'avoir tort que de confondre sans cesse "avoir tort" et "subir un tort". Une question d'interprétation des intentions d'autrui, toujours et encore.
Qui nous entoure: anges, ou démons?
"Ni l'un ni l'autre, mon colonel. Pour survivre à la guerre (des mots), il faut devenir la guerre (des mots)."
Merci, Sylvestre.
F&H
Publié le 04/01/2008 à 12:00 par schangels
On ne plaisante pas, on s'assied et on écoute:
Je me permets d'introduire dans mon blog (manquerait plus que le contraire) une annonce dithyrambique du divin Baron, j'ai nommé François Huppertheim von Tréhémont.
Eminent fonctionnaire de France mais aussi, et surtout, vieux camarade de lycée et de faculté, François le Baron est un disciple pour ou malgré lui du sensualisme de Condillac: tout phénomène est réductible à l'activié fondamentale d'un sens particulier, en l'occurrence le goût. Car l'Ami, que dis-je, le "Grossfreund von Stahlortsmosel" (traduira qui voudra), est grand amateur de vin et a toujours su s'attirer de vieux compères qui n'en pensent pas moins, n'en pansent pas moins et, par conséquent, n'en dépensent pas moins pour la dive amphore.
Je me tais deux minutes et vous laisse le commentaire officiel du fier Baron. Notez bien l'annonce indiquée de l'autre ami Meintz, carrément passé professionnel dans les affaires oenologiques.
Voila qui tombe très bien: l'autre ami Pidou aura bientôt droit à sa dédicace particulière, pour un blog qu'il a créé tout juste hier et concerne la bonne bouffe.
Baron + Pidou = l'addition, s'il vous plaît?!
Place soit donc faite au Baron, dont le commentaire peut être aperçu ci-contre mais qui méritait un médaillon grandeur nature:
"Cher Fabien, tout d'abord merci et bravo pour ton blog. Un blog qu'il est bien pour le lire et l'écouter!!!
Cependant un thème reste trop peu exploité à mon goût... Le pif (pas le chien brun et jaune qui a bercé notre enfance) mais la divine boisson issue du pressage et de la fermentation du raisin (remarquez au passage la similitude du mot "raisin" avec le mot "raison"; étonnant non...).
En effet, si la voiture a besoin d'essence pour se mouvoir, il est fort connu (confère les bringues monumentales de Socrate qui n'hésitait à payer de sa personne pour terminer les barriques de vin qui avaient eu raison depuis longtemps de ses camarades de logos) que le philosophe tire sa verve sans fond (pas de contrepèterie ici...désolé) de l'absorption du divin nectar (hein Fabien? j'ai dit du vin, pas du pastis...)
C'est pourquoi, et avec la permission du taulier, je me permets de faire de la pub pour un ami à moi : Monsieur Stéphane MEINTZER. Le brave homme a eu l'idée lumineuse de se lancer dans le commerce du vin. J'invite donc les visiteurs de ce blog à rendre une petite visite sur le site suivant :
http://stores.ebay.fr/Ame-du-Vin
Fin de la pub.Merci.
Et si le philosophe se sert du vin, le matheux se servait en veinard de son pi pour l'appliquer au cas du rond (là, y'en a...)
Avis aux amateurs: le service public diffuse dimanche soir "Les tontons flingueurs"
Au plaisir Fabien
Le Baron."
La lettre
et l'esprit ... voila qui est dit!
Dédicace pour ta pomme (du Calvados, je présume), toi le Baron qui écuma les bars(Be-Q) de blues et essuya quelques défaites nécessaires pour mieux apprécier ta victoire présente: le p'tit Louis et ta blonde Latiatia.
En attendant que la descendance se brûle les tympans avec Feu Steve Ray Vaughan (qui apparaît dans un des clips ci-dessus, cherchez bien), ci-joint un intervalle admiratif pour un groupe que je cherchais à caser ici depuis le début. A tous ceux qui, comme moi, ont un faible pour les semelles de vent et souhaitent voir ailleurs s'ils y sont, i.e. voir ce qu'ils sont encore lorsqu'ils y sont (je me comprends):
Et parce que Lynyrd Skynyrd fonctionne comme les témoins de Jeovah, un dernier et sublime hommage au ciel bleu de leur Alabama natal.
Parce que, oui, on peut avoir les semelles crottées de son sol natal et pleines d'appels au vent. La contradiction n'existe là que pour les pseudo-universalistes bas du front et donneurs de leçons.
Et puis non: parce que jamais deux sans trois, finissons par un hymne à l'existence faite de conseils bien sentis et bienveillants. On vous aime, les mamans, sans le dire trop souvent (because effet anti-performatif au tournant, cf. Problème Philosophique n°5):
Gros racistes sudistes, les dit-on? On ne peut pas être foncièrement mauvais lorsque l'on produit ce genre de nectar ... respect.
F&H
Publié le 04/01/2008 à 12:00 par schangels
Le combat est loin d'être terminé.
Résumé de l'épisode précédent:
Après avoir imposé la non-contradiction dans la
Métaphysique et vaincu en apparence la coalition mégarique des dangereux Héraclite&Protagoras, l'honorable Aristote a broyé du noir et terni son étoile avec le tiers exclu: un grain de sable se serait introduit dans la superbe machinerie organonique, par la faute des événements futurs contingents. Pour défendre les Forces Exclusives, Craig Bourne (=Luke Skywalker) a proposé une parade et rétabli le tiers exclu en sévissant au coeur même de l'étoile noire, i.e. en terre multivalente.
L'histoire est-elle scellée pour de bon? Loin de là; l'étoile noire est coriace, qui se renforce à chaque nouveau coup de boutoir des forces non-classiques. Malgré un appui aux intentions moins claires du pape de la supervaluation van Fraassen (=Han Solo), ou encore du réaliste logique et non moins non-vérifonctionnel M. Tooley (=Chewbacca), l'armée noire s'est reconstituée et l'Empire multivalent contre-attaque par un de ses sbires singuliers. En l'occurrence: moi-même, dont la mission consista dans l'article ci-dessous à bouter Bourne-Skywalker hors du chemin de la vérité. J'ai dit "sbire singulier", et pour la bonne raison que mon personnage tiens plus du
mercenaireque de la machine implacable. Il ne s'agit pas pour moi de lutter sans relâche pour ou contre les Forces Exclusives, mais d'éliminer tout argument susceptible d'emprunter des voies douteuses dans sa quête, quelle que soit son issue. Par le biais d'une attaque moins directe que la sulfateuse multivalente des Forces Anti-Exclusives (toujours + de valeurs de vérité = toujours - de crédit pour le tiers exclu), il s'est agi pour ma pomme de montrer que Bourne-Skywalker a joué indûment sur les apparences des formes logiques. Fausse victoire pour le tiers exclu, en quelque sorte, dès lors que l'analyse logique distingue à ce (juste?) titre les propositions de leur assertion. L'Empire n'est donc pas vaincu, ce que j'ai tenté de montrer ci-dessous.
Référence:
Fabien Schang, "Truth and Truthmakers. A Reply to Bourne's Negation",
The Reasoner 1(8), 2007, pp. 5-6
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Vérité et Vérifacteurs. Réponse à la Négation de Bourne
par Fabien Schang
Dans un article récent, Craig Bourne (2004: “Future contingents, non-contradiction, and the law of excluded middle muddle”, Analysis 64(2):122-128) a tenté de rendre justice à la position prétendue d'Aristote concernant les future contingents: préserver la loi du tiers exclu (symbolisé: LEM): pV~p, tout en rejetant la bivalence: tout énoncé n'est pas soit vrai, soit faux. Łukasiewicz (1920: "O logice trójwartościowej",
Ruch Filozoficzny 5: 170-171) a voulu faire ainsi par le biais de sa logique non-bivalente Ł3 = {1, 1/2, 0}; mais le comportement
normal de la négation, ici: ~(1/2) = 1/2, impliquait de nouveau que le tiers exclu n'est pas valide: LEM n'est pas vrai lorsque p n'est vrai ni faux.
Comment préserver une telle "loi" sans la bivalence? Bourne prétend que
"La solution repose sur l’observation suivante : c’est la définition de "~" qui crée la difficulté. Nous devrions donc arrêter de rafistoler les déficiences manifestes du système de Łukasiewicz (comme le fait Tooley) et traiter le problème directement à la racine. Non seulement la définition par Łukasiewicz de "~" crée la difficulté, mais je ne vois aucune raison de penser qu’elle est correcte, et la modifier ne la sauve donc pas des eaux." (Bourne (2004): 124)
La position de Bourne s'avère à la fois séduisante et formellement efficace: l'hypothèse que ~(1/2)=1 permet d'obtenir le résultat attendu pour le tiers exclu: (pV~p) = (1/2V~(1/2)) = (1/2V1) = 1, associant ainsi une négation non-normale à la position supposée d'Aristote. Bourne présente sa solution comme plausible et commode à la fois:
"La justification pour l’entrée ~(1/2)=1 est la suivante: étant donné que p est indéterminé, alors ce n’est pas le cas que p; dire que ce n’est pas le cas que p revient donc clairement à dire quelque chose de vrai. Ainsi, il n’y a pas de justification au fait de soutenir que la négation d’une proposition ne peut être vraie que si cette proposition est fausse, comme dans le système de Łukasiewicz." (
ibid.)
De justification j'en vois une, aussi séduisante et commode que puisse être la matrice de Bourne: le fait est que Bourne semble commettre une confusion entre deux sens distincts de la "vérité", selon ce qui est ou ce que l'on dit qui est; le premier concerne les vérifacteurs, c'est-à-dire ce qui rend un énoncé vrai, tandis que le second concerne les porteurs de vérité, c'est-à-dire l'énoncé lui-même.
En partant de l'hypothèse selon laquelle un énoncé (ou contenu propositionnel) exprime un fait et son énonciation particulière par un locuteur donne une déclaration, nous dirons que:
– un vérifacteur est un fait ou "état de choses" (que la bataille navale aura lieu demain, par exemple) exprimé par un énoncé,
tandis que
– un porteur de vérité est un énoncé (un locuteur dit: "la bataille navale aura lieu demain", par exemple) prononcé par le biais d'une déclaration.
Bien que "vérité" puisse être diversement associée à des énoncés ou déclarations, il est seulement lié à des vérifacteurs chez Aristote, au sens où tout énoncé est "vrai" seulement s'il coïncide avec un cas avéré. Certes, les valeurs de vérité peuvent être utilisée de manière itérative, comme lorsque nous disons qu'un énoncé donné que c'est "le cas" que quelque chose est ainsi ou ne l'est pas. Si quelqu'un asserte qu'un énoncé donné exprime une fausseté, alors on peut dire du fait d'asserter sa fausseté qu'il est "le cas" au moyen d'une subordonnée complétive: "C'est le cas que p est fausse". C'est là une différence bien marquée entre deux sens distincts des valeurs de vérité, selon qu'elles portent sur des états de choses ou des énoncés qui les expriment.
Or lorsque Bourne suppose ~(1/2)=1 dans le but de déclarer de manière itérative que c'est le cas que p n'est pas le cas, ce qui est "vrai" c'est le fait de déclarer que l'énoncé n'est pas vrai, et non p lui-même. Conformément à Bochvar (1938: "On a three-valued calculus and its application to analysis of paradoxes of classical extended functional calculus",
Matématičéskij Sbornik 4: 287-308), Bourne semble avoir confondu deux sens distincts de la négation dans son hypothèse: un sens interne et un sens externe, où la négation interne est un opérateur formateur d'énoncés appliqué à des énoncés alors que la négation externe est un opérateur formateur de déclarations appliqué à des énoncés; ce dernier peut être marqué par un opérateur d'assertion A, où A symbolise le fait d'asserter (la vérité de) p et ~Ap le fait de ne pas asserter p. Alors que Bourne a noté que sa matrice était la même que la logique d'assertion de Bourne, il n'a pas noté par la même occasion que la forme logique de "son" LEM donne (pV~Ap) plutôt que (pV~p) ou (ApV~Ap). (pV~Ap) est-elle encore LEM, étant donnée sa forme logique?
Une divergence est marquée syntaxiquement par Bourne entre deux portées distinctes de la négation, par rapport à un opérateur de temps futur F: "Ce sera le cas que le Dr Foster ne va pas à Gloucester (F~p), par opposition à "Ce ne sera pas le cas que le Dr Foster va à Gloucester" (~Fp) (126). La différence de portée peut être retranscrite dans un carré temporel des oppositions, où F~p et ~Fp sont respectivement les contraires et contradictoires de Fp. Bourne a voulu montrer que toute formulation adéquate de LEM pour les futurs contingents aurait pour résultat (FpV~Fp) = (1/2V~(1/2)) = 1, où la formule niée n'est pas un énoncé mais sa déclaration. Le fait que Bourne assimile ~(1/2) à 1 a pour but de signifier que quiconque incite à ne pas croire quelque chose qui n'est pas vrai dit la vérité. Mais si tel est le cas, sa matrice produit une confusion entre deux sortes de "vérité", c'est-à-dire entre être vrai et dire la vérité.
Une dernière condition préalable serait d'avoir un sens univoque de la "vérité" au sein d'une seule et même matrice, de telle sorte que: soit 1 et 0 concernent uniquement les énoncés et ~(1/2) ne donne pas 1 but 1/2, parce que le fait d'être "vrai" dépend de vérifacteurs et vise à exprimer un état de choses avéré; soit 1 et 0 concernent uniquement les déclarations et la valeur 1/2 de départ perd son sens, si bien que la bivalence est restaurée. En somme, la matrice multivalente Bourne est soit trompeuse soit inutile.
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Contre-attaque décisive de l'asthmatique à cape noire, j'ai nommé Bochvar (= Dark Vador, ou "Darth Vader")?
En attendant de voir qui se cache derrière la contrepartie logique de l'Empereur, notons en aparté que le fameux Suszko (inclassable dans la grille des personnages de "Star Wars") a su dépasser les débats simplistes de "Star Wars": bien ou mal, tiers exclu ou tiers inclus,
via sa "thèse de réduction" des valeurs algébriques à deux valeurs logiques fondamentales. Le débat court encore sur la létigimité de cette réduction amorale ... pardon, algébrique et donc a-philosophique.
Il y a plus d'intérêt à méditer sur le grisâtre "Dune" que sur l'antienne noir vs. blanc = manichéisme gnan-gnan de "Star Wars". Cf. Problème Philosophique n°2, concernant Suszko et sa thèse de réduction.
Prochain épisode: "Truthmakers III: le Retour du Jedai".
En attendant la contre-attaque des Forces Exclusives, poursuivons avec notre sosie de supermarché et ses aventures à code-barre:
F&H
Publié le 04/01/2008 à 12:00 par schangels
Qui n'a pas eu sa madeleine ne peut savourer la nostalgie.
Loin de moi l'idée d'assimiler nostalgie et mélancolie, ou de ressasser de vieux souvenirs sous prétexte que c'eut été mieux avant ...
Juste l'occasion de glisser quelques impressions aigres-douces entre un billet de philo et un délire à la Pérusse:
aigres, pour l'impression gênante que laisse toujours le souvenir de ce que nous avons été et ne serons plus jamais (ou un truc dans le genre);
douces, parce que ces moments de musique associés pour toujours à un événement de notre jeunesse expliquent sans doute bien des choses sur notre caractère d'adulte.
"Dis-moi ce que tu écoutes, je te dirai que tu es"...
Soit. Alors partons dans une sorte de psychanalyse larvée, avec pour première banderille un clip qui ne m'avait pas laissé indifférent. Vraiment pas ...
J'associe toujours et encore ce froid et efficace morceau à la visite en famille du Struthoff. Rien de plus gai que l'ambiance musicale ci-dessus, à laquelle j'associe encore ces quelques images gravées dans la mémoire: un gigantesque mur blanc (rapport à ma taille de l'époque) où figure la représentation noire et schématique d'une sorte d'homme universel; à l'intérieur du bâtiment, des tableaux où sont illustrés les conditions de "vie" des prisonniers; des toilettes colorées au milieu d'une salle sombre et humide ... pas de traumatisme à la sortie puisque, prime jeunesse aidant, je croyais visiter une caserne. "Les scènes de fouet sur les tableaux? Punition de rigueur pour bidasses désobéissants" ... L'ignorance a du bon, dans ces circonstances.
Tout ceci expliquant cela? M'en plains pas.
Les visiteurs peuvent me laisser volontiers leurs suggestions de bandes sons nostalgiques, avec en prime une description des souvenirs personnels qu'ils associent aux morceaux. Pas pour faire concurrence à la radio du même nom, dont le fond de commerce repose tous les soirs de 20h à 24h sur la catégorie des trentenaires de mon espèce; mais pour donner l'occasion de partager des souvenirs communs. Un patrimoine musical est à construire, donc, et je vous invite à en poser les premières pierres.
Pour les non-Lorrains: passer à l'occasion du côté de Commercy ou Liverdun, goûter aux succulentes madeleines dont ces deux villes se sont fait(s) les spécialistes.
"Fait", ou "faits", ci-dessus? Un billet s'impose sur les règles d'accord du participe passé pour les verbes réfléchis, sans parler des accords au pluriel pour les mots composés (cf. "aigres-douces", plus haut). Cultivons-nous dans la joie! Amen.
F&H
Publié le 04/01/2008 à 12:00 par schangels
Les paroles du morceau repris avec succès par Gary Jules, puis utilisé pour la scène croisée finale de "Donnie Darko" (un bijou de douceur fantastique, répétons-le).
Paroles originales:
All around me are familiar faces
Worn out places, worn out faces
Bright and early for their daily races
Going nowhere, going nowhere
And their tears are filling up their glasses
No expression, no expression
Hide my head I want to drown my sorrow
No tommorow, no tommorow
And I find it kind of funny
I find it kind of sad
The dreams in which I'm dying
Are the best I've ever had
I find it hard to tell you
'cos I find it hard to take
When people run in circles
It's a very, very
Mad world
Children waiting for the day they feel good
Happy birthday, happy birthday
Made to feel the way that every child should
Sit and listen, sit and listen
Went to school and I was very nervous
No one knew me, no one knew me
Hello teacher tell me what's my lesson
Look right through me, look right through me.
And I find it kinda funny
I find it kinda sad
The dreams in which I'm dying
Are the best I've ever had
I find it hard to tell you
I find it hard to take
When people run in circles
It's a very, very mad world ... mad world
Enlarging your world
Mad world
Traduction:
Des visages tout autour de moi me sont familiers
Des endroits usés - des visages épuisés
Lumineux et matinal pour leurs courses quotidiennes
Allant nulle part - allant nulle part
Leurs larmes remplissent leurs lunettes
Aucune expression - aucune expression
Je me cache la tête pour étouffer mon chagrin
Aucun lendemain - aucun lendemain
Et je trouve ça un peu étrange, je trouve ça un peu triste que
Les rêves dans lesquels je meurs soient les meilleurs rêves que j'ai jamais fait
Je trouve que c'est dur à te dire, je trouve ça dur à supporter
Lorsque les gens tournent en rond c'est vraiment
Un monde de fou, monde de fou
Les enfants attendent le jour où ils seront heureux
Joyeux anniversaire - joyeux anniversaire
Fait pour qu'ils ressentent le bonheur que chaque enfant devrait ressentir
S'assoir et écouter - s'assoir et écouter
Quand j'allais à l'école et j'étais très nerveux
Personne ne me connaissait - personne ne me connaissait
Bonjour maîtresse dites-moi quelle est ma leçon
Elle me regarde sans me voir - me regarde sans me voir
Et je trouve ça un peu étrange, je trouve ça un peu triste que
Les rêves dans lesquels je meurs soient les meilleurs rêves que j'ai jamais fait
Je trouve que c'est dur à te dire, je trouve ça dur à supporter
Lorsque les gens courent en rond c'est vraiment
Un monde de fou, monde de fou
Agrandis ton monde
Monde de fou
Pour qui ne serait pas encore passé par le billet en question ("Ode à la logique modale"): ne ratez rien de la danse si conceptuelle et créative de Roland Orzabal ...
F&H
Publié le 02/01/2008 à 12:00 par schangels
Quand ''expérimentation chimique'' rime avec ''pathétique'': j'ai appris par une triste inadvertance et sur la toile que l'addition de Coca Cola au Bayley's (''Baileys''? 'Bailey's''?) produit une réaction chimique inattendue: une solidification du liquide divin. De l'avis d'experts en herbe, l'acidité du laxatif yankee aurait pour effet de cailler la crème du Bayley's; ceci expliquant cela ...
Mais quel cerveau détraqué a pu avoir l'idée sombre de gâcher un alcool aussi précieux? Un chimiste inconscient? Te mettrait du Biactol dans son Pschitt Fanta, moi ... Un Américain, sans doute, lesquels vont parfois jusqu'à mélanger de grands vins à des jus de fruit dans leurs restaurants. Une bande de barbares, pis c'est tout.
Je dirai même plus:
hérétiques ...
... malheureux perpétreurs (?!) du
péché de bouche:
Voila qui m'aura permis de placer à la fois un billet de mauvaise humeur et deux de mes banderilles préférées made in Nine Inch Nails: ''Heresy'', et ''Sin''.
Il fallait qu'un tel désastre soit dit, et entendu.
Pour plus de renseignements sur ce brevage infâme et réputé dangereux:
http://www.spacetim.com/cocktails/liste_eviter.html
mais que des étudiants chimistes dédramatisent par ailleurs:
http://forums.futura-sciences.com/thread130840.html
F&H
Publié le 02/01/2008 à 12:00 par schangels
Parenthèse
(Il y a de quoi se perdre au milieu des divers épisodes de Star Wars, entre les anciens épisodes ultérieurs et les nouveaux épisodes antérieurs; je suivrai ici l'ordre chronologique dans lequel Lucas a produit l'ensemble, d'autant que nous entrerons toujours plus en détail dans la logique métaphysique, au point de revenir à l'origine des textes sur les notions ambivalentes de vérité et de fausseté. Mais ne remontons pas si loin de suite, et suivons plutôt un ordre pégagogique des choses.)
Voici l'origine de l'article dont j'ai parlé le 30 du mois dernier (cf. "'Truthmakers': expliquons, avant de répliquer"), paru en décembre dans
The Reasoner et qui m'a permis d'aborder plusieurs thèmes croisés: vérité, truthmaker, modalités épistémiques, assertion, négation.
L'histoire commence longtemps avec Jean-Claude, lorsque Aristote constata que certaines de ses propres lois logiques seraient menacées par un problème d'indéterminisme des événements futurs. Lorsque contingence et liberté se mêlent à la recherche des vérités premières ... un problème toujours d'actualité, la preuve. Comment évacuer le vieux problème du vieux fantôme Stagirite?
Dernière tentative à ma connaissance: un article écrit par Craig Bourne au sujet de l'argument de la bataille navale Problème: comment maintenir la validité du tiers exclu dans un contexte non-bivalent? Traduction: comment démontrer qu'il y a aura ou non une bataille navale sans s'engager sur aucun des deux termes de l'alternative. Un vieux problème de vérifonctionnalité que van Fraassen avait "résolu" (ou plutôt: dissout) en termes de supervaluation. Mais voilà que je m'égare, comme dirait le cow boy amateur de salsepareille dans ''The Big Lebowski" ...
J'arrête les commentaires et vous laisse loisir de lire l'article suivant de Bourne (traduction de moi).
Référence:
Craig Bourne, "Future contingents, non-contradiction, and the law of excluded middle muddle",
Analysis 64(2), 2004, pp. 122–8
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Les futurs contingents, la non-contradiction et la loi du tiers exclu sans dessus dessous
par Craig Bourne
Pour quelque raison que ce soit, nous pourrions penser que les affirmations contingentes au sujet du futur n’ont pas de valeur de vérité déterminée. Dans
De Interpretatione IX, par exemple, Aristote a soutenu que seules les propositions portant sur le futur qui sont nécessairement vraies, nécessairement fausses ou "prédéterminées" d’une certaine manière ont une valeur de vérité déterminée. Ceci a conduit Łukasiewicz à concevoir en 1920 une logique trivalente dans une tentative de formaliser la position d’Aristote, en donnant la valeur de vérité 1/2 = indéterminé aux futurs contingents et en définissant "~", "&" et "V", où 1 = vrai et 0 = faux
v(~1)=0; v(~1/2)=1/2; v(~0)=1
v(1&1)=1; v(1&1/2)=1/2; v(1&0)=0; v(1/2&1)=1; v(1/2&1/2)=1/2; v(1/2&0)=0; v(0&1)=0; v(0&1/2)=0; v(0&0)=0
v(1V1)=1; v(1V1/2)=1; v(1V0)=1; v(1/2V1)=1; v(1/2V1/2)=1/2; v(1/2V0)=1/2; v(0V1)=1; v(0V1/2)=1/2; v(0V0)=0
Nous pouvons constater que les entrées purement déterminées s’accordent avec les tables du système bivalent classique; ainsi, ce sont les autres entrées qui exigent une justification. Prenons la négation à titre d’exemple. Nous pouvons traiter l’indétermination comme une chose résolue d’une manière ou d’une autre: on aura au final soit le vrai, soit le faux. La valeur de vérité de la négation d’une proposition indéterminée doit être elle-même indéterminée puisque, si la proposition initiale peut être résolue d’une manière ou d’une autre, il doit en aller de même pour sa négation. Ce raisonnement justifie de façon similaire les entrées "1/2" dans les autres tables.
Or ce système fonctionne sans peine pour la plupart des cas d’affirmations contingentes futures. Supposons par exemple que je dise :
(1) Je noierai mon chagrin ou j’achèterai une Ducati 916.
Nous aurions tendance à penser intuitivement que si les deux membres de la disjonction sont indéterminés, alors la disjonction d’ensemble doit être indéterminée. C’est précisément la réponse donnée par les tables de vérité de Łukasiewicz. Les difficultés commencent toutefois lorsque nous envisageons les cas où un membre de la disjonction est la négation de l’autre. Supposons en effet que je dise
(2) J’achèterai une Ducati ou je n’achèterai pas une Ducati.
Parce que l’on n’y trouve aucune position intermédiaire – soit j’achèterai soit je n’achèterai pas une Ducati– nous devons admettre que (2) est vraie de façon déterminée. Le problème est que les deux membres de la disjonction sont des propositions contingents futures, donc indéterminées; mais en vertu des tables de Łukasiewicz, la disjonction d’ensemble doit donc être indéterminée. Le système de Łukasiewicz nous donne la mauvaise réponse.
Or non seulement la loi du tiers exclu pV~p n’est plus une vérité logique dans ce système, mais la loi de non-contradiction ~(p&~p) ne l’est plus également, car elle prend elle aussi la valeur 1/2 lorsque p = 1/2. Par ailleurs, ce système ne peut pas être non plus la formalisation correcte d’Aristote puisque, comme on l’a remarqué, les vérités nécessaires telles que pV~p ont pour Aristote la valeur déterminée = vrai.
Aristote avait-il produit une si horrible confusion, pensant qu’il serait possible d’avoir une logique non-bivalente tout en maintenant les lois du tiers exclu et de la non-contradiction à titre de vérités logiques? W. et M. Kneale (1962: 47ff.) le pensent, et Quine qualifie de "fantaisie" le souhait d’Aristote. Je ne suis pas d’accord: adopter une logique non-bivalente ne doit pas avoir pour résultat l’abandon des lois du tiers exclu et de la non-contradiction. A la lumière de notre discussion menée jusqu’ici, il y a deux options en vue d’une solution à ce problème: soit nous adoptons le système de Łukasiewicz et nous abandonnons une autre hypothèse, soit nous concevons un nouveau système.
Tooley (1997) opte pour la première. Il adopte le système de Łukasiewicz, mais l’hypothèse qu’il abandonne est celle voulant que les connecteurs de la logique trivalente soient vérifonctionnels. Ceci parce que, par exemple, certaines disjonctions pVq composées de membres indéterminés sont indéterminés, tandis que d’autres pV~p sont vraies de façon déterminés. La valeur de vérité de l’énoncé d’ensemble n’est donc pas une fonction de ses parties composantes en logique trivalente. C’est là une réaction assez normale: certains énoncés sont différents des autres, pensons-nous, précisément parce qu’ils sont vrais simplement en vertu de leur forme (ce que Tooley appelle des "vérités logiques" (139)), alors que d’autres exigent des vérifacteurs extérieurs à la proposition pour les rendre vraies (ce que Tooley appelle des "vérités factuelles" (139)).
Mais bien que cette solution puisse paraître séduisante au départ, elle n’est pas satisfaisante. Car il reste à nous demander pourquoi de tels énoncés ont un statut privilégié en logique trivalente. Qu’y a-t-il de si particulier dans ces énoncés pour que Tooley se sente justifié de les considérer comme vrais de façon déterminée, afin d’en tirer la conclusion que les connecteurs de la logique trivalente doivent donc être non-vérifonctionnels? Nul doute qu’il y a des vérités logiques en logique bivalente; elles sont vraies pour toute assignation de valeurs de vérité aux parties composantes, et c’est ce qui justifie que nous les privilégiions. Mais au vu des tables de vérité pour les connecteurs de la logique trivalente, les énoncés "pV~p" et "~(p&~p)" ne sont pas vrais pour toutes les interprétations possibles ; elles ne sont pas "vraies en vertu de leur forme", donc en quel sens sont-elles des vérités logiques ? En d’autres termes, pourquoi Tooley pense-t-il que ce sont des vérités nécessaires, étant donné qu’il pense que le monde est gouverné par la logique trivalente? Je ne me l’explique pas.
Nous devrions donc prendre la seconde option: concevoir un système différent de celui de Łukasiewicz. Les systèmes qui suivent nous permettent de maintenir les connecteurs vérifonctionnels, nous permettent de maintenir les lois du tiers exclu et de la non-contradiction au titre de vérités logiques, ils n’introduisent pas de distinction entre les vérités logiques et les vérités factuelles, et ils nous permettent de maintenir la notion de vérité logique pour toute interprétation, à la fois pour la logique bivalente et la logique trivalente. Cela avec la non-bivalence! C’est donc là quelque chose dans l’esprit de ce que nous cherchions.
La solution repose sur l’observation suivante : c’est la définition de "~" qui crée la difficulté. Nous devrions donc arrêter de rafistoler les déficiences manifestes du système de Łukasiewicz (comme le fait Tooley) et traiter le problème directement à la racine. Non seulement la définition par Łukasiewicz de "~" crée la difficulté, mais je ne vois aucune raison de penser qu’elle est correcte, et la modifier ne la sauve donc pas des eaux. J’affirme que la table de vérité qui suit est plus appropriée:
v(~1)=0; v(~1/2)=1; v(~0)=1
La justification pour l’entrée ~(1/2)=1 est la suivante: étant donné que p est indéterminé, alors ce n’est pas le cas que p; dire que ce n’est pas le cas que p revient donc clairement à dire quelque chose de vrai. Ainsi, il n’y a pas de justification au fait de soutenir que la négation d’une proposition ne peut être vraie que si cette proposition est fausse, comme dans le système de Łukasiewicz.
Une telle définition de "~" est employée dans le système ‘externe’ de Bochvar (1938), qui définit également "&" et "V" par:
v(1&1)=1; v(1&1/2)=0; v(1&0)=0; v(1/2&1)=0; v(1/2&1/2)=0; v(1/2&0)=0; v(0&1)=0; v(0&1/2)=0; v(0&0)=0
v(1V1)=1; v(1V1/2)=1; v(1V0)=1; v(1/2V1)=1; v(1/2V1/2)=0; v(1/2V0)=0; v(0V1)=1; v(0V1/2)=0; v(0V0)=0
Bochvar utilisa celui-ci dans le but de résoudre certains paradoxes de la logique classique et de la théorie des ensembles, et Halldén (1949) utilise ces tables pour développer des systèmes en vue de traiter le vague et la logique du non-sens; c’est donc un système qui est bien compris. De plus, c’est un système trivalent où les lois classiques demeurent valides. Cela étant, il y a dans les tables de vérité de Bochvar de sérieux inconvénients pour ce que nous voulons faire. Car en effet, si nous adoptons ces tables de vérité, pourquoi est-ce que, sous la composition, nous perdons les valeurs de vérité indéterminées? Il y a de bonnes raisons pour que cela se produise en vue de ce que Bochvar veut faire, mais ses préoccupations ne sont pas les nôtres. Dans le but de concevoir un système plausible pour les futurs contingents, ainsi que nous l’avons vu dans (1) ci-dessus, nous voulons que certains énoncés composés avec des membres indéterminés demeurent indéterminés. Ce n’est pas le système qu’il nous faut.
La solution est toutefois claire, désormais. Ainsi qu’on l’a noté, c’était la définition de "~" qui a créé la difficulté dans le système de Łukasiewicz. Mais comme nous l’avons vu avec (1), le reste du système de Łukasiewicz fonctionne bien. Donc si nous concevons un système basé sur ces deux caractéristiques souhaitables, alors les lois de non-contradiction et du tiers exclu demeurent des vérités logiques – et s’en sortent qui plus est avec l’apparence de conséquences naturelles d’un raisonnement indépendant intuitif, à la différence du raisonnement de Tooley – et les valeurs de vérité des propositions moléculaires demeurent intuitives. Ainsi, ceux qui souhaitent conserver une logique non-bivalente pour les futurs contingents peuvent le faire de façon probante sans devoir abandonner ces lois logiques, en procédant avec les tables de vérité suivantes :
v(~1)=0; v(~1/2)=1; v(~0)=1
v(1&1)=1; v(1&1/2)=1/2; v(1&0)=0; v(1/2&1)=1; v(1/2&1/2)=1/2; v(1/2&0)=0; v(0&1)=0; v(0&1/2)=0; v(0&0)=0
v(1V1)=1; v(1V1/2)=1; v(1V0)=1; v(1/2V1)=1; v(1/2V1/2)=1/2; v(1/2V0)=1/2; v(0V1)=1; v(0V1/2)=1/2; v(0V0)=0
Je considère également que l’interprétation de "P=>Q" la moins contestable est "~(P & ~Q)", auquel cas :
v(1=>1)=1; v(1=>1/2)=0; v(1=>0)=0; v(1/2=>1)=1; v(1/2=>1/2)=1; v(1/2=>0)=1; v(0=>1)=1; v(0=>1/2)=1; v(0=>0)=1
Un commentaire s’impose, toutefois. Soit F (interprété "Ce sera le cas que") un opérateur de temps futur appliqué à des propositions de temps présent. Prenons la proposition
(3) Le docteur Foster ira à Gloucester
et la proposition
(4) Le docteur Foster n’ira pas à Gloucester.
On peut penser que si l’on assigne 1/2 à (3), alors la valeur 1 doit être assignée à (4) – même si Le docteur Foster finit par aller à Gloucester! Qu’est-ce qui ne va pas, alors? Je dis que rien; et cela va de soi tant que nous comprenons ces propositions comme il faut. A l’évidence, la proposition (3) doit être analysée comme suit :
(3*) F(le docteur Foster va à Gloucester)
La prudence est de mise dans l’analyse de (4), si nous exigeons qu’elle soit la négation de (3). L’analyse incorrecte est celle où l’opérateur de temps futur a une portée large sur la proposition de temps présent :
(4×) F~(le docteur Foster va à Gloucester).
La raison pour laquelle celle-ci doit être l’analyse incorrecte de la négation de (3) est claire: la proposition de temps présent disant que Le docteur Foster va à Gloucester a une valeur de vérité déterminée – elle est soit vraie soit fausse, selon qu’il y a ou non un fait présent dans lequel le docteur Foster va à Gloucester et qui la rend vraie. La négation de cette proposition – Le docteur Foster ne va pas à Gloucester – est soit vraie soit fausse de manière déterminée, également. Mais parce que ces propositions tombent dans la portée de l’opérateur de temps futur, (3*) et (4×) ont globalement la valeur ‘indéterminé’. Or cela ne détruit pas la loi du tiers exclu, parce que la proposition de temps futur (4×), i.e. (4×) pris globalement, n’est pas la négation de la proposition de temps futur (3*), i.e. (3*) pris globalement,– cela n’a pas la moindre importance que la proposition de temps présent enchâssée dans (4×) est la négation de la proposition de temps présent enchâssée dans (3*). Nous pouvons également représenter (3*) par p et (4×) par q pour souligner le fait que la paire (3*) et (4×) n’est pas un contre-exemple à pV~p. L’analyse correcte de la négation de (3) est :
(4*) ~F(Le docteur Foster va à Gloucester)
qui est de forme ~p, comme voulu. Il me semble que (4*) dit clairement quelque chose de vrai, dans la mesure où ce n’est pas le cas que p. Mais bien entendu, dire que (4*) est vrai n’est pas dire que le docteur Foster n’ira pas à Gloucester. Cela reviendrait à confondre (4*) et (4×), ce qui serait une bévue : dire que ce n’est pas le cas que p n’est pas dire que q! Ainsi, même s’il s’avère que le docteur Foster va bel et bien à Gloucester, nous devrions être cependant en droit d’assigner la vérité à (4*). (Il pourrait toutefois être trompeur d’assigner la vérité à (4*), en raison de l’ambiguïté de portée et du reste (voir par ex. Grice 1989: Partie I; Jackson 1987), mais cela n’invalide en rien mon raisonnement.)
Cela nous permet de traiter un problème légèrement différent. Considérons:
(5) F(pV~p)
Puisque pV~p tombe dans la portée de l’opérateur de temps, cela signifie-t-il que nous devrions assigner à (5) une valeur de vérité indéterminée ? Heureusement que non, puisque (5) est clairement vraie. La raison à cela est que l’opérateur de temps futur ne rend les affirmations indéterminées que lorsqu’il opère sur des propositions contingentes; puisque les vérités logiques sont une espèce de vérité nécessaire, (5) est donc vraie.
Et mes raisons de dire que pV~p est une vérité logique sont les mêmes raisons que celles données ci-dessus. Ce que cela signifie, c’est que nous ne pouvons pas accepter l’équivalence :
(6) F(pVq) = FpVFq
que nous devrions être en droit de rejeter, puisque si nous prenons q = ~p nous pouvons constater que (6) assimile à tort (4×) à (4*).
Ce système a des caractéristiques notoirement classiques : à partir de simples tests de valeur de vérité nous pouvons constater que "&" et "V" sont à la fois commutatifs et associatifs ; "P=>P" est vraie (à la différence des systèmes entiers de Łukasiewicz et de Bochvar !) ; "P=>Q" équivaut à "~Q=>~P"; les lois distributives [(PV(Q&R)) = ((PVQ) & (PVR)) et (P & (QVR)) = ((P&Q) V (P&R))] sont valables; et les lois de de Morgan sont valables sous une forme [(~(P&Q) = (~PV~Q)) et ~(PVQ) = (~P & ~Q)], bien que, en raison de la définition de la négation, nous perdrions l’équivalence entre "&" et "V" de forme "P&Q = ~(~PV~Q)" et "~(~P&~Q) = (PVQ)", ainsi que l’équivalence "(~P&Q) = (P=>Q)", en raison du cas où P = 1 et Q = 1/2. Il faut dire également que, comme c’est si souvent le cas avec les systèmes multivalents (dont ceux de Łukasiewicz antérieurs aux travaux de Słupecki (1936)), ce système n’est pas fonctionnellement complet. Mais les sortes de fonctions de vérité qui ne peuvent pas être engendrées par les connecteurs de ce système n’ont aucune application, et peuvent donc être ignorées.
Ainsi, tant que le docteur Foster ne tombe pas dans la confusion avec la loi du tiers exclu, il est possible d’avoir ce qu’Aristote souhaitait, à savoir une logique non-bivalente où les lois classiques demeurent intactes. C’est donc en vérité ce système que l’on doive connaître comme le "système classique de la logique trivalente", et non celui de Łukasiewicz tel que présenté par Prior (1953: 317)1.
Références
Aristotle.
De Interpretatione. Translated by E. M. Edghill from The Works of Aristotle, ed. W. D. Ross.
1952. Chicago: Encyclopædia Britannica, Inc.
Bochvar, D. A. 1938. "Ob odnom tréhznacnom iscislénii i égo priménénii k analizu paradosov klassiéskogo ras irennogo funkcjonalnoga is islénia" ("On a three-valued calculus and its application to analysis of paradoxes of classical extended functional calculus").
Matématicéskij Sbornik 4: 287–308.
Grice, H. P. 1989.
Studies in the Way of Words. Cambridge, Mass.; London: Harvard University Press.
Halldén, S. 1949.
The Logic of Nonsense. Uppsala: Uppsala Universitets Arsskrift.
Jackson, F. 1987.
Conditionals. Oxford: Blackwell.
Kneale, W. and M. 1962.
The Development of Logic. Oxford: Clarendon Press.
Łukasiewicz’s, J. 1920. "On three-valued logic". In
Polish Logic 1920–1939, ed. S. McCall, 1967: 16-18. Oxford: Clarendon Press; and in Selected Works, ed. L. Borkowski, 1970: 87–88. Amsterdam: North Holland.
Prior, A. N. 1953. "Three-valued logic and future contingents".
Philosophical Quarterly 3: 317–26.
Słupecki, J. 1936. "Der volle dreiwertige Aussagenkalkül".
Comptes Rendus des Séances de la Société des Sciences et des Lettres de Varsovie Cl. III 29: 9–11; English tr. The full many-valued propositional calculus. In
Polish Logic 1920–1939, ed. S. McCall, 335–37. Oxford: Clarendon Press.
Tooley, M. 1997.
Time, Tense, and Causation. Oxford: Oxford University Press.
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La mauvaise étoile (noire, s'entend) du vieil Aristote a-t-elle été définitivement détruite par le vaillant Bourne? Risque-t-elle au contraire de se reconstituer par une nouvelle objection au tiers exclu? Les aristotéliciens sauront-ils vaincre leur peur de la non-vérifonctionnalité en terre trivalente?
Réponse dans le prochain billet ("Truthmakers II: l'Attaque du Clone"). Et que la force soit avec vous ...
Pactisons en attendant avec la Force qui va Mal ... Chad Vador au rayon charcuterie:
F&H