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Pour qui aime se prendre la tête et se remplir les oreilles tant que l'ensemble fonctionne. Catégorie : Blog Loisirs Date de création :
25.12.2007 Dernière mise à jour :
03.07.2008
(Photo: Julien Dutant. Doctorant à l'Université de Genève, aux côtés de Pascal Engel
L'adresse de son blog ''Philotropes'': http://julien.dutant.free.fr/blog/)
En réaction à un billet de Julien Dutant sur les verbes factifs, voici ma (modeste?) contribution au problème de la nature des verbes dits ''factifs''.
Question: dans quelles circonstances les verbes d'attitude (croire, savoir, douter, vouloir, penser, dire, etc.) sont-ils suivis par l'expression ''le fait que'', et pourquoi certains verbes factifs ne l'admettent-ils pas?
Réponse: la ''solution'' est dans la logique illocutoire, d'après moi ...
C'est pourquoi j'ai introduit ce billet par la célèbre formule de ''Taxi Driver'' et, aussi, parce qu'elle me donne l'occasion d'associer mon commentaire à cet excellent morceau des Beastie Boys: ''Looking Down the Barrel of a Gun''. Comme quoi le hip hop peut même trouver droit de cité dans ce blog ... lorsqu'il s'accompagne d'un ton dérisoire et de bons grattages électriques en arrière-plan.
Je propose trois affirmations générales, relativement aux conditions d'application de l'expression ''le fait que'' avec des verbes d'attitude:
1. il est possible d'intégrer le problème des factifs dans le cadre de la logique illocutoire de Searle&Vanderveken, indépendamment de la distinction métaphysique entre faits et propositions;
2. les ''factifs'' correspondent à la catégorie des actes assertifs, i.e. la première des forces illocutoires dans la typologie des actes de discours (4 classes générales: assertifs; exécutifs; directifs; expressifs);
3. l'expression ''le fait que'' est indépendante des verbes factifs: certains verbes non-factifs admettent l'application de cette expression.
Avant d'expliquer rapidement la substance de cette catégorie, je pose directement la question qui m'amènera à mon point principal (l'analyse illocutoire des verbes d'attitude): faut-il nécessairement introduire les notions de ''fait'' et de ''proposition'' pour comprendre ce qu'est un factif? Difficile en apparence de pouvoir se passer de la notion de fait lorsque l'on traite des factifs ... mais je vais tenter d'esquiver ce cadre explicatif habituel, parce qu'il amène à certaines confusions concernant l'autre concept fondamental de ''vérité''. J'ai été confronté à ces problèmes dans ma thèse, notamment en raison de l'interprétation ''objective'' que l'on fait en général de la clause de succès: l'assertion implique-t-elle la vérité de ce qui est asserté? Pas si simple, et la parenté étroite entre les concepts de connaissance et d'assertion ajoute encore à la difficulté théorique de l'ensemble. Revenons tout d'abord au cadre explicatif dans lequel Julien et bien d'autres avant lui ont installé le thème des factifs.
Faits et propositions sont des notions de métaphysique, tout comme les notions voisines d'états de choses, de porteurs de vérité ou de vérifacteur. Une explication d'un phénomène linguistique tel que les ''factifs'' devrait pouvoir se passer de notions de métaphysique, d'autant plus que la distinction introduite par Vendler entre deux types de relata pour les verbes d'attitude: faits et propositions, semble créer davantage de problèmes théoriques qu'elle n'en résout.
Quel modèle d'explication pour la classe des ''factifs''?
Je propose l'application de la logique illocutoire de Searle&Vanderveken pour éclairer quelque peu le débat, i.e. le simplifier et donner des réponses concluantes aux problèmes posés.
Julien retient deux critères pour caractériser un ''factif'':
- clause de vérité
Un verbe est factif s'il implique la vérité de son contenu propositionnel
Ex: le verbe ''savoir'' est factif parce que dire ''je sais que X'' implique la vérité de X; dans le cas contraire (si X n'est pas vrai), alors nous ne sommes pas en présence d'un cas de savoir.
- présupposition de vérité
Certains verbes présupposent la vérité de leur contenu propositionnel
Ex: le verbe ''savoir'', encore une fois, puisque dire ''il ne sait pas que son frère est marié'' présuppose que le frère en question est effectivement marié.
Puisque les critères de signification d'une formule déterminent ses conditions de vérité (on peut se contenter ici d'une approche vériconditionnelle de la signification), toute expression gouvernée par un verbe factif ne pourra pas être vraie (sera ''analytiquement fausse'') si elle ne respecte pas ces deux critères: dire ''je sais que 2 + 2 = 5'' a un sens, mais cette expression ne pourra jamais être satisfaite. Il faut distinguer les conditions de sens d'une formule et ses conditions de satisfaction: une formule peut avoir du sens mais ne sera jamais utilisée si elle ne peut jamais être satisfaite dans aucune des conditions de son usage.
Contre le second critère de la présupposition de vérité, je note qu'il est possible non seulement de donner un sens mais de trouver un contexte de satisfaction pour des formules telles que ''il ne sait pas que 2 + 2 = 5, puisque ce n'est pas le cas''; on peut expliquer ceci par la fonction de la phrase précédente: elle explicite ses conditions d'échec en déclarant qu'une violation de la présupposition de vérité du contenu propositionnel entraîne l'échec de l'attribution de connaissance.
En termes de logique illocutoire, on dirait que la formule précédente ne peut pas être satisfaite parce qu'elle ne respecte pas le mode d'accomplissement des actes assertifs en termes de direction d'ajustement entre le contenu propositionnel et l'état du monde.
Pour revenir au problème central de Julien: les conditions d'application générales de l'expression ''le fait que'' devant certains verbes dits factifs, je me lance dans cette explication toute provisoire:
l'expression ''le fait que ...'' est indépendante du caractère factif des verbes d'attitude.
Exemple: ''je reconnais le fait qu'il soit trop vieux pour se marier avec elle''
''j'admets le fait qu'elle soit trop bien pour moi''
''Admettre'' et ''reconnaître'' sont synonymes, ici: ils n'appartiennent pas à la classe des assertifs et, donc, n'exigent pas la vérité de leur contenu propositionnel. Ce ne sont donc pas des verbes factifs, bien qu'ils soient suivis sans problème de l'expression ''le fait que''.
La déclinaison du verbe est importante: l'utilisation du mode du subjonctif (''soit'') indique que le fait en question n'est pas encore avéré ou ne le sera pas. On peut croire au fait que les extraterrestres soient déjà parmi nous, tandis que l'on sait s'ils sont ou ne sont pas déjà parmi nous.
''Regretter'' peut être expliqué par le même ordre d'idées: il appartient selon moi à la classe des expressifs (comme ''croire''), dont le mode d'ajustement est nul (aucune relation exigée entre le contenu propositionnel et l'état du monde). Je dis ''selon moi'', parce que la typologie proposée par Searle&Vanderveken pour classer les genres de verbes laisse parfois une certaine ambiguïté sur le classement. ''Avouer'' en est un: on peut avouer le fait qu'il soit trop tard pour sortir; peut-on le faire correctement, c'est-à-dire avec succès, si l'on se trompe à ce sujet et qu'il est en réalité suffisamment tôt pour sortir? La clause de vérité s'applique peut-être à ''avouer'', qu'en pensez-vous? Même combat que pour le verbe ''regretter'', me semble-t-il.
Si certains factifs n'admettent pas l'expression ''le fait que'', c'est parce que:
- l'usage de cette expression est trivial, il est contenu dans la signification du verbe (= assertifs); c'est pour cette raison que l'expression ''je sais le fait que ...'' n'a pas d'usage consacré
- les verbes en question sont des verbes en construction d'objet direct, donc ils n'expriment pas un état de choses mais une chose singulière
Pour étendre la thématique que Julien a (re)lancée ici, à savoir le rôle de l'analyse logique dans l'explication de plusieurs faits linguistiques, je propose d'autres pistes de recherche que je développerai dans mon blog (de concert avec les lecteurs de ''Philotropes'', j'espère).
Référence: Searle&Vanderveken: Foundations of Illocutionary Logic, N.-Y., Cambridge Univ. Press (1985), 228 pp.
Voici deux autres problèmes de philosophie du langage, qui prolongent le questionnement logico-linguistique de Julien Dutant et constitueront ainsi les problèmes n°3 et n°4 dans ma liste des problèmes de philosophie:
Problème n°3: pourquoi distingue-t-on ''savoir'' et ''connaître'' dans la langue française, mais pas dans la langue anglaise?
La distinction existe également dans la langue allemande (connaître = kennen / savoir = wissen), et la différence s'explique simplement par la nature de l'objet en question. Ce que Julien a appelé dans son article la ''forme objectuelle'' d'une construction d'attitude, par opposition à la ''forme propositionnelle'', correspond à la distinction établie par Russell en 1905 (puis prolongée par Hintikka dans ses travaux de logique épistémique) entre deux types de ''knowledge'':
- knowledge by description
Forme grammaticale des phrases en ''savoir que'' = verbe d'attitude + pronom relatif ''que'' + contenu propositionnel, ou dictum)
VS
- knowledge by acquaintance
Forme grammaticale des phrases en ''connaître'' = verbe d'attitude + objet Groupe Nominal
La langue française utilise deux verbes d'attitude épistémique distincts pour deux ces deux cas de figure:
(a) soit l'attitude porte sur une proposition et l'on utilise alors le verbe ''savoir''.
Ex.: ''je sais qu'il fait beau''; on n'utilise pas de construction directe avec le verbe savoir (''savoir + GN'' est un solécisme). Peut-être une exception: ''Il sait la chance qu'il a''?
(b) soit l'attitude porte sur un objet et l'on utilise alors le verbe ''connaître''.
Ex.: ''je connais cette personne''; on n'utilise pas de construction propositionnelle avec le verbe connaître (''connaître que'' est un solécisme)
Au total, la bipartition selon le type d'objet lié à l'attitude épistémique est reconnue dans les trois langues naturelles citées: français, allemand, anglais. Mais seules les deux premières explicitent cette différence grammaticale par deux verbes distincts. Pourquoi la langue anglaise n'utilise-t-elle qu'un seul et même verbe, ''to know''?
Peut-être ne faut-il voir ici qu'une contingence historique des langues naturelles dans leur évolution; dans ce cas, c'est à la linguistique empiriste de prendre le pas sur la linguistique structuraliste et/ou formelle; le problème précédent posé par Dutant n'échappe pas à cette problèmatique, concernant la possibilité d'une analyse logique des verbes d'attitude sans tenir compte du contexte historiquement situé et parfois ''irrationnel'' des langues naturelles.
Après tout, ''faits'', ''proposition'', ''verbes d'attitude'', ''factif'' ... sont des constructions théoriques qui ne servent qu'en guise de modèle; il est toujours possible de modifier la perspective du théoricien et de changer les concepts explicatifs. D'où mon insistance sur cet autre modèle qu'est la logique illocutoire ...
Problème n°4: pourquoi l'expression ''croire si'' est-elle un solécisme?
Hintikka a proposé une explication de ceci en termes de clause de succès: seules les verbes factifs admettent l'usage de la subordonnée interrogative en ''si''.
Problème: bien que cette explication fonctionne pour le verbe ''douter'' dans la langue française, elle ne marche pas pour la langue anglaise.
Il y a en effet une différence entre ''to doubt that'' et ''doubt whether'': le premier doute présuppose chez le locuteur la fausseté du contenu propositionnel, et ceci ne doit pas être confondu avec la présupposition de vérité de ''to know that''; le second doute exprime une réelle indécision de la part du locuteur vis-à-vis de la valeur de vérité du contenu propositionnel, contrairement au premier doute.
Puisque ''douter'' n'est pas un factif: il n'appartient pas à la classe des actes assertifs mais à celle des actes expressifs, le solécisme n'est pas si simplement rendu compte en termes de factivité du verbe concerné.
J'ai traduit un article passionnant sur l'analyse logique du verbe ''douter'', dans ma thèse (assortie d'annotations et commentaires sur plusieurs passages de ce texte).
Référence: Alan M. Hart, ''Toward a logic of doubt'', International Logic Review 21(1980), pp. 31-41.