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schangels
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Pour qui aime se prendre la tête et se remplir les oreilles tant que l'ensemble fonctionne.
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25.12.2007
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"Truthmakers": expliquons, avant de répliquer

"Truthmakers": expliquons, avant de répliquer

Posté le 30.12.2007 par schangels
Photo: Platon à gauche, Aristote à droite
Thème: opposition ontologique entre l'unité de l'être selon Platon et la pluralité des modes d'être dans les catégories d'Aristote
Dialogue:
Platon - Tu veux mon doigt?!
Aristote - Non, les cinq ...

Au début de ce mois de décembre pas encore achevé, j'ai soumis un petit article polémique (au sens intello du terme) paru dans un périodique électronique de philosophie anglophone: The Reasoner.
Le sujet concernait les "truthmakers" et la table de vérité proposée par un jeune philosophe anglais, Craig Bourne, en vue de résoudre un vieux problème de logique philosophique bien connu des amateurs du genre.

Problème: à la question de savoir si Aristote considérait le principe du tiers exclu comme une loi logique universellement valable, l'interprétation moderne (de type Lukasiewicz, autre philosophe et logicien polonais du siècle dernier, mort à Dublin en 1956) dit que le Stagirite défendait l'universalité du principe de bivalence et non celle du tiers exclu. J'ai déjà parlé de la bivalence dans ce blog: voir le problème de philosophie n°2 et la "thèse de réduction" de Suszko.
Le principe du tiers exclu est une "loi" logique selon laquelle toute proposition (phrase susceptible d'être considérée comme vraie ou fausse) ou sa négation est vraie. S'il est faux que ma mère est mon père, alors il est vrai que ma mère n'est pas mon père; s'il est vrai qu'il fait froid dehors, alors il est faux qu'il ne fait pas froid dehors, etc. C'était là le thème central de mon mémoire de maîtrise, en passant. Or Aristote a remarqué dans le chapitre 9 d'un de ses ouvrages de logique, "De l'Interprétation" (Peri Hermeneia, pour les hellénistes), que certaines propositions semblent échapper à la juridiction du tiers exclu: celles portant sur des événements futurs et contingents, telles que "une bataille navale aura lieu demain". Si j'évalue cette proposition aujourd'hui et avant que la bataille n'ait lieu, elle n'est pas encore vraie; mais je ne peux pas affirmer non plus que sa négation est vraie, parce que l'événement en question est encore indéterminé.
Moralité: soit l'on maintient la validité du tiers exclu, et l'on tombe dans le déterminisme; soit l'on opte pour l'indéterminisme et le tiers exclu n'est plus une loi logique universellement valable.
Certains philosophes et/ou logiciens ont tenté d'échapper à ce dilemme étriqué, tels Günther Patzig ou Susan Haack. Un problème d'évaluation des propositions complexes, pour le premier; une ambiguïté sur la portée de l'opérateur de nécessité, pour la seconde; sans parler du duo Kneale&Kneale, selon lesquels l'équivoque repose sur une confusion entre les concepts centraux en philosophie du langage de "proposition" et d'"énoncé" ... j'éclaircirai tout cela pour qui le souhaitera par la suite.

Et moi, dans tout ça? J'ai tenté de montrer dans ledit article que la suggestion faite par Craig Bourne reposait sur une équivoque entre deux acceptions du concept de vérité:
- Craig dit que s'il n'est pas vrai (pour l'instant, en tout cas) qu'une bataille navale aura lieu demain, alors il est vrai de dire que ce n'est pas (pour l'instant) le cas que la bataille aura lieu demain
- là où Lukasiewicz attribuait une troisième valeur de vérité indéterminée "1/2" entre le vrai "1" et le faux "0" et considérait que la négation de l'indétermination est toujours elle-même indéterminée: non-"1/2" = "1/2", Craig rebondit et prétend au contraire que le fait de nier un énoncé indéterminé revient à dire quelque chose de vrai: il est vrai de dire que l'énoncé en question n'est pas vrai, dans la mesure où "ne pas être vrai" n'équivaut pas à "être faux" (sans quoi on retomberait dans l'option déterministe ou bivalente: soit c'est vrai, soit c'est faux).
- Craig admet donc une négation non normale pour rétablir la validité universelle du tiers exclu: nier la valeur "1/2" ne donne pas toujours "1/2" puisque l'on obtient la vérité "1", ici.

Tout le monde suit encore, ou tout le monde s'est déjà barré sur un site cochon?
Peut-être qu'un accompagnement musical en fond sonore vous réveillera. Un bon "Flashback" de Laurent Garnier, pour son atmosphère à la fois feutrée et détendue:

Image ou texte alternatif



Je reprends. Craig a donc commis selon moi une confusion des genres en confondant "être vrai" et "dire la vérité": ce n'est pas parce qu'il est vrai de dire qu'une proposition n'est pas vrai que cette proposition est vraie. On joue en quelque sorte sur deux niveaux de discours: la proposition "une bataille navale aura lieu demain" n'est pas vraie au moment où je l'énonce, et elle n'est pas fausse non plus; donc il est vrai que cette proposition n'est pas vraie, dit Craig.
Conclusion: la négation d'une proposition portant sur un événement indéterminé est vraie. On a donc rétabli la validité du tiers exclu, puisqu'il suffit qu'un des deux termes de l'alternative soit vrai pour que le tout le soit également.

Tout est bien qui finit bien? Enfin la preuve que multivalence et tiers exclu peuvent faire bon ménage, à condition d'interpréter autrement la négation logique?

Non! Je dis "halte là": ce n'est pas la négation de la proposition qui est vraie, mais la négation de son assertion, ce qui n'est pas la même chose. Si j'énonce une proposition, je la présente sous le mode de l'affirmation et, en ce sens, je l'asserte parce que je prétends à sa vérité. Pour insister sur la différence entre une proposition et son assertion, j'en suis donc arrivé au thème des "truthmakers", c'est-à-dire ce que la philosophie du langage francophone a rendu par l'expression de "vérifacteurs": ce qui rend vrai une proposition, ou la "chose" qui nous permet d'attribuer la valeur "vrai" à une proposition. Si c'est un fait, et c'est ainsi qu'Aristote envisageait la chose, il faut qu'à une proposition correspond un fait qu'elle exprime pour que l'on soit en droit de qualifier cette proposition de "vraie". Or ce n'est pas le cas avec les événements indéterminés, n'en déplaise à Craig; c'est pourquoi j'ai prétendu que ce qui est vrai n'est pas la négation de la proposition de départ, mais sa dénégation ou négation illocutoire: "je n'affirme pas qu'une bataille navale aura lieu demain", par opposition à la négation propositionnelle ou négation locutoire: "une bataille navale n'aura pas lieu demain".

Conclusion (provisoirement) finale: l'astuce de Craig pour rétablir la validité universelle du tiers exclu ne marche qu'à condition de mélanger les deux types de négation, c'est-à-dire deux niveaux de discours distincts. J'ai formalisé le tout à la façon de la logique des assertions de Bochvar, logicien russe qui avait proposé une table de vérité trivalente et deux négations, externe (illocutoire) et interne (locutoire), dans les années 30-40.

Voila pour l'instant, sachant qu'il sera toujours possible d'attaquer mon approche par un flanc ou un autre. C'est ce qui fait à la fois la richesse et le commerce de la philosophie analytique moderne, après tout.
Je viens de recevoir ce soir le nouveau numéro de The Reasoner avec en prime une réponse critique à mon argumentation par Mark Jago, un jeune philosophe de Nottingham. Je vais donc m'empresser d'en lire le contenu et, tant qu'à faire, de défendre mon bout de gras si convaincu je ne suis pas.
Pour la référence de mon article et celle de mon répliquant, voir l'adresse suivante:

http://www.thereasoner.org/

Vous trouverez mon article dans le vol. 1, n°8 (décembre 2007); la réponse est, évidemment, dans le numéro suivant: vol. 2, n°1.

Excellent ce Laurent Garnier, pas vrai? Pas faux non plus, si vous m'avez bien suivi ...

F&H




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