Nom du blog :
schangels Description du blog :
Pour qui aime se prendre la tête et se remplir les oreilles tant que l'ensemble fonctionne. Catégorie : Blog Loisirs Date de création :
25.12.2007 Dernière mise à jour :
03.07.2008
Un nouveau problème philosophique; d'actualité celui-ci, vu la frénésie qui accompagne actuellement le jeu du poker:
Y a-t-il une logique du menteur?
J'avais cru comprendre qu'une logique du mensonge avait été construite il n'y a pas si longtemps, à l'occasion d'un colloque international ESSLLI réunissant logiciens, linguistes et informaticiens. En 2005 mais, depuis, je n'ai rien revu de tel et ne suis même pas sûr que le mensonge puisse être traité comme une constante logique. Si tel était le cas, le bluffeur ne pourrait-il pas être mis à découvert par une sorte d'algorithme, un ensemble d'opérations récursives capables de réduire sa stratégie à un ensemble d'opérations ou règles de conséquence élémentaires?
Petite précision: le mensonge s'oppose à la sincérité, une des caractéristiques principales de l'assertion. Or ce genre d'acte de discours accompagne l'état psychologique de croyance, mais on ne trouvera rien dans une logique illocutoire qui risque d'apporter de l'eau au moulin. Hormis les quelques normes comportementales qui président à la réussite d'un acte de discours, peut-on caractériser le comportement du menteur, ou est-il possible de deviner ses intentions dans une situation de jeu?
Prenez le cas de Napoléon à Austerlitz: malin comme un singe, son bluff a consisté a faire croire qu'il ne pouvait pas prendre de risques étant donné la supposée infériorité numérique de ses troupes. Koutouzov en a inféré que ses troupes passeraient par les flancs et n'oseraient jamais attaquer la coalition anglo-austro-russe de face. Mauvais choix ... le plus grand bluff de l'Empereur a donc été de prendre un risque énorme tout en laissant ses adversaires suivre à tort une sorte de maxime d'utilité espérée: moins de risques, moins de pertes. Napoléon n'a-t-il pas "joué son tapis" (all in, franglais oblige) ce 2 décembre 1805?
Plus généralement, le problème de la logique du menteur est que le protagoniste peut pousser jusqu'au vice de mentir parce qu'il ne ment pas: il peut surprendre l'adversaire en violant la règle tacite selon laquelle l'objectif est de duper son ennemi. Il ne suffit évidemment pas d'inférer la vérité du contraire de ce que le bluffeur dit pour comprendre sa logique: interprétation par trop simpliste, car le bluff est bien plus complexe qu'une simple règle de conséquence de type: B*p |- ~p (où "B*" symboliserait le bluff et "~" la négation).
Mais si ne pas duper est une autre façon subtile de duper, peut-on encore tirer des règles de conséquences claires et distinctes pour caractériser le principe du bluff?
"La plus grande ruse du diable, c'est d'avoir fait croire au monde qu'il n'existe pas" (citation de Verbal Kint dans "Usual Suspects") ... Quelles conditions de succès peut-on associer à un possible opérateur de bluff, qui apparaît comme une sorte de dual de l'opérateur d'assertion?
Des indices peuvent et sont sans doute déjà présents chez les Bataves: dans la théorie des jeux, les opérateurs d'annonce et la sémantique des mondes multi-agents de l'école de logique de Van Benthem. Cela dit, la perversité du bluffeur tient en ceci que l'annonce n'est jamais récursivement réductible à un ensemble de règles d'énonciation ou annonce publique. L'annonce est plus utile pour construire une logique du tarot, semble-t-il, puisqu'il ne s'agit pas de duper l'adversaire mais de combiner des actions entre plusieurs agents au sein d'un ensemble d'informations partielles.
Moralité: la logique du bluffeur ne consiste-t-elle pas précisément à déjouer toute réduction logique que ce soit, sans quoi son art pourrait être mis à mal par le premier programmateur venu? Le problème posé ne m'est pas peu familier, puisqu'il met aux prises deux façons de faire et comprendre la discipline logique en général: comme un ensemble prescriptif de règles à suivre, ou comme un ensemble descriptif de règles susceptibles d'être enfreintes. Si A |- B est l'archétype du schéma logique, que représentent A et B dans une hypothétique logique du menteur, et dans quelle mesure B s'ensuit de A dans toute situation?
A tous ceux susceptibles de m'éclairer sur ce point, qu'ils soient les bienvenus et n'hésitent pas à laisser leurs commentaires! Il serait sans doute intéressant de mélanger logique d'assertion, logique épistémique, théorie des jeux et/ou sémantique multi-agents pour ce faire, mais je n'ai pas suffisamment d'expérience en matière de poker pour préciser davantage.
En attendant vos réponses et précisions, je profite de l'occasion pour rappeler au bon souvenir de quelques morceaux sur le thème des couleurs des cartes à jouer:
Pour commencer, le morceau d'anthologie de Lenny la Grossklasse et sa troupe de sangliers sudistes: "Ace of Spades" (= l'as de pique)
Pour continuer, une boîte en forme de coeur des Nirvana ("Heart Shaped Box"):
Pour finir, et en beauté, un passage magistral des "Joueurs" ("Rounders" pour la version originale) où Mike (Matt Damon) affronte Teddy KGB (John Malkovich). En VO, pour profiter de l'accent spoutnik de Malkovich machouillant ses biscuits: