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Pour qui aime se prendre la tête et se remplir les oreilles tant que l'ensemble fonctionne. Catégorie : Blog Loisirs Date de création :
25.12.2007 Dernière mise à jour :
03.07.2008
Spinoza a dit que "la nature a horreur du vide", sans vraiment que je sache pourquoi; j'ajouterais que les habitudes sont comme les claques: certains feraient bien de se perdre pour éviter quelques abus de langage dont les conséquences ne sont pas minces en politique, anthropologie, économie ... en bref, tout ce qui peut être caractérisé en termes d'ensembles et d'éléments. A savoir: tout.
Au commencement était la patate. "T'sy aimes les psatates?" Tant qu'à parler de pommes de terre, autant passer de suite mon épisode favori des Têtes à Claque avant de passer à des choses plus sérieuses, j'ai nommé le "Willy Waller Two Thousand Six":
"C'est pas beautiful, lôôô?!!!"
Les patates plus sérieuses concernent la théorie des ensembles et ce que j'appellerai la philosophie du tiroir, c'est-à-dire cette manie de vouloir arranger les idées et concepts en catégories générales plus ou moins heureuses. Souvent moins, lorsque la boîte à outils se transforme discrètement en cage à lapins ... mais je vais m'expliquer.
Reprenons depuis le début: prenons un sac de billes. Le sac est l'ensemble, les billes sont les éléments. Pourquoi tel objet se trouve dans tel ensemble plutôt que dans un autre? La philosophie analytique ne cesse de venir et revenir à cette fameuse distinction de circonstance, celle entre "extension" et "intension". Question de charrues et de boeufs ou d'ordre dans la définition des deux notions ensemblistes: un ensemble se définit par extension lorsqu'il est défini par la somme des éléments qui le composent; un élément se définit par intension lorsqu'il est défini par l'attribut de l'ensemble auquel il appartient. Le sens choisi n'est pas conséquence sur l'interprétation des faits quotidiens, puisque certains parleront de propriétés essentielles lorsque d'autres se contenteront de voir des relations contingentes dans les événements du monde, les choses qui le composent et les propriétés qu'elles manifestent.
Il n'y a donc pas de vide dans le monde, au contraire: la chambre d'un adolescent est tout sauf une classe, où l'on trouvera souvent un slip usé sur le rebord de la chaise et des magazines douteux sous le lit. Mais toutes les mères, je veux dire, tous les spéculateurs ne sont pas les mêmes lorsqu'il s'agit de mettre de l'ordre dansla chambre et de ranger les objets dans des tiroirs. Il y a de bonnes raisons de ranger telle chose ici plutôt que là: sa couleur, sa fonction, son odeur ... une boîte à outil classe les objets selon leurs fonction utilitaire, une boîte de peinture selon la couleur de la gouache, etc. Mais la raison de mettre tel élément dans telle classe devient parfois plus ambiguë. Les philosophes à tendance matheuse ont trouvé quelques astuces pour éclairer les débats, ou plutôt pour montrer pourquoi il ne peut pas toujours être simple. Il y a des classes co-extensionnelles, c'est-à-dire des ensembles distincts qui ont exactement les mêmes éléments. Ces classes ne sont pas légion dans la vie courante, et le philosophe choisit d'habitude l'exemple un peu tiré par les nattes des créatures dotées d'un rein et dotées d'un coeur: dans les deux ensembles figurent les mêmes éléments, que l'on appelle les "humains". Pourquoi tout ce qui a un coeur a un rein? "Pourquoi pas?!", dira le sceptique nihiliste qui s'en bat l'oeil ... "comment le savoir?!", dédramatisera l'extensionaliste pour qui l'identité de deux classes ne s'explique mais se constate seulement.
"Mais où veut-il en venir avec ses patates", se diront peut-être les quelques lecteurs de ce billet? A ceci:
L'abus des classifications apparaît lorsque certains croient sciemment ou non à l'existence de classes nécessairement co-extensionnelles, autrement qualifiées de co-intensionnelles. Le logicien modal nous sort souvent les "mondes possibles" de son chapeau à lapins actualisés: si deux classes ou, synonyme ici, deux ensembles sont co-intensionnels, ce n'est pas seulement qu'ils contiennent les mêmes éléments dans ce monde, je veux dire le nôtre aujourd'hui; c'est aussi et surtout qu'ils contiennent les mêmes éléments aujourd'hui comme à l'époque de Spinoza et de n'importe quel tartampion amateur de patates douces. Co-intensionnel = co-extensionnel dans tous les mondes possibles quels qu'ils soient. Je me dis souvent que l'on n'a pas beaucoup avancé dans l'explication avec ce genre de manipulations mathématiques. Mais on ne gagne pas en explication ce que l'on gagne au moins en description: la définition d'un ensemble par intension en dit plus qu'une définition par extension parce qu'elle prétend qu'il n'est pas possible ou concevable pour certains éléments de ne pas appartenir à un certain ensemble. Pourquoi donc? Sais pas, mais c'est ainsi que fonctionnent une grande partie de nos "raisonnements" ou associations d'idées (= intersections de patates) sur les fonctionnaires, les juifs et les profs.
J'ai mes préjugés sur les profs, sans aller jusqu'à prétendre pour autant qu'il est dans la nature ou l'"essence" du prof de péter plus haut que son centre de gravité ou de dégouliner de fausse moraline vraiment égotiste en tant que tel ... un prof a statistiquement plus de probabilité d'être triste et chiant que gai et pertinent, et je m'arrête là pour la justification de mon préjugé en termes de propriétés contingentes quoique déterminées par des paramètres socio-économiques, voire socio-politiques.
Quant aux amateurs d'essentialisme ou de caractérisation des individus en termes d'attributs ou de propriétés intrinsèques, ils acquièscent à leur insu ou pas à une approche intensionnelle des ensembles, dont les éléments ne sont pas tels par hasard mais en vertu d'une relation qui causale, qui naturelle, qui connexe avec l'ensembles qui les contient. Transition ...
... et la musique gay, dans tout cela?! Je veux dire: y a-t-il carrément une musique gay, ou simplement une musique de gays? Une simple préposition entre les deux termes, mais une grande différence sur la signification des deux expressions. Deux classes peuvent s'intersecter sans raison précise: il y a des boulangers portugais comme il y a des poissons volants, "même si les derniers ne constituent pas la majorité du genre" (des poissons, s'entend). Deux classes peuvent aussi être disjointes par hasard et sans qu'il doive en être toujours ainsi: il n'y a pas de cyclistes noirs sur le Tour de France ni de grandes blondes platinées au Cameroun, mais on explique pas davantage par des raisons culturelles ou géo-climatiques qu'en termes d'essence ou de nature spécifique. Des petites beurs et de jolies noires entrent bien dans les gouvernements, preuve que certains ensembles se définissent foncièrement en termes extensionnels et sans plus.
Mais il y en a d'autres pour qui les intersections sont nécessaires et ne peuvent devenir disjoints: les juifs sont banquiers, les noirs aiment le blues, les communistes aiment Jean Ferrat ... sans quoi ils ne seraient pas ce qu'ils sont. Vraiment? Je ne tirerai pas sur les ambulances xénophobes parce que d'autres s'y sont employés bien avant moi et sans finesse ni pédagogie. Je dirais simplement que certaines classifications ensemblistes paraissent plus légères ou moins justifiées que d'autres, parmi lesquelles la supposée "musique gay". Car l'on met souvent davantage qu'une simple intersection contingente de musiciens et de gays derrière cette appellation: on suppose une classe spécifique et déterminée qui se distinguerait de toutes les autres pour certaines raisons, et pas par simple hasard de croisements de patates. Quelle différence entre la musique gay et la musique faite par des gays? On peut prévoir dans la première expression ceux qui pourront y entrer à l'avenir, parce qu'ils seront reconnaissables comme producteurs de sons ou d'un style qui spécifie la musique gay. Pure fiction arbitraire? Je le crois.
La maladie des "ismes" a contaminé depuis longtemps la philosophie et ses amateurs de tiroirs: il est plus facile de compartimenter des auteurs sous un concept de semi-libertarianisme modéré ou de panvitalisme anti-réaliste tendance nihiliste que de réfléchir posément sur l'auteur initial. Petite pique lancée ici contre cette foutue tendance de la philo analytique à faire entrer de force des auteurs dans des catégories comme on range chaussettes et calsons dans des tiroirs, entre autres. On m'objectera la vertu pédagogique de cette tendance en termes de schématisation commode, tout de même ... il y a des raccourcis qui peuvent être dangereux ou gâcher le paysage. Mais passons et revenons à des affaires plus musicales.
On parle souvent d'une musique gay comme on parle de la musique britpop, de la génération disco ou du death metal. Mais y a-t-il une musique gay? Une musique faite par des gays, homos, pédés, grandes folles ou tantouses ... choisissez le terme que vous voudrez et selon vos affinités.
Je doute qu'elle existe, et ce n'est pour être politiquement correct: on voudrait être condescendant avec ces victimes d'homophobes qu'on ne pourrait pas faire mieux, lorsque l'on affiche son progressisme par une appellation censée les protéger. Les protéger comme on protège les pandas en Chine ou les ours en Slovénie?
Puisque l'heure est à la cérémonie pompeuse du centenaire virtuel de Simone, je rappellerai qu'aucun scientifique n'a encore prouvé qu'il existe une essence, c'est-à-dire une mentalité spécifiquement gay et que les propriétés essentielles permettraient de distinguer des autres types musicaux, voire des autres individus d'une société. Parler d'une musique gay, c'est entrer dans une logique d'inférences ou être gay implique un style, un ensemble d'instruments, un message ou un rythme particulier.
Question: quelle identité artistique se dégage de personnages tels que Brett Anderson, Yukio Mishima, Henri de Montherlant et Freddy Mercury?
Aucune, apparemment, sinon qu'ils ont tenté d'affirmer une personnalité à travers la musique et l'écriture.
Conclusion: parler de musique gay revient à créer des ensembles apparemment factices dont l'identité des membres ne tient qu'à ceux qui veulent voir un homosexuel derrière (sans mauvais jeu de mots aucun) l'artiste en question. Mais de là à trouver à une relation de conséquence ou de cause à effet entre la tendance sexuelle et la créativité artistique comme une raison de faire intersecter les deux ensembles ... tout le monde a besoin de repères ou de modèles théoriques pour expliquer son environnement, ne serait-ce que pour se rassurer ou guider son action. Kuhn et ses fameux paradigmes ne me contrediront pas. Mais encore faut-il s'entendre sur les concepts à choisir pour expliquer les choses et justifier les croisements de patates ...
... quel rapport entre être noir et avoir le feu au corps sur la piste de danse; quel rapport entre être arabe et voler des mobylettes? Dans ce monde possible qui est le nôtre, certains ont la vue courte et refusent l'accessibilité à d'autres mondes. Schématisons: la droite réduit le monde réel au seul monde possible, tandis que la gauche néglige souvent le monde de référence pour se réfugier dans ses idéalités d'autres mondes possibles. Le raciste croit au destin des Patates et à la nécessaire connexion entre certaines intersections souvent dictées par des contingences sociales. Arabe = voleur menteur? Horreur du modèle à monde unique et pour le moins restreint. Peu sont ceux qui s'engageront encore sur ce terrain de l'essentialisme xénophobe voirer raciste, aujourd'hui miné par une large campagne pro-main jaune durant les années Mitterrand. Mais beaucoup le pensent certainement encore au fond d'eux, en toute rumination prudente.
Entre nature et culture, entre déterminisme ethnique et contingence sociale, faites vos jeux mais songez aux conséquences de vos classifications à l'emporte-pièce lorsqu'elles risquent de choquer ou caricaturer leurs cibles en termes de patates nécessairement croisées ou non.
Peu importe; quelle que soit l'intention, la raison ou intérêt de créer des communautés factices ou révisables selon les modes et modèles, parler d'une musique gay m'aura au moins donné l'occasion de lâcher quelques perles (métaphore, ici) de dessous mes fagots.
Tout d'abord, un souvenir de ma prime jeunesse avec le célèbre "Sometimes" (1986) de Erasure:
Puis un nouvel appel à Jimmy Sommerville, avant qu'il ne passe aux "Communards" et lorsqu'il officiait sous le titre de "Bronsky Beat" (dédicace à Léonid, je suppose). Pour ce tube qui me rappelle tant une époque verdunoise, un gentil cocker bien âgé et une tentative d'enrôlement sous les couleurs rouge et noir de la SA Verdun. Mais je suis le seul à me comprendre ici, tandis que vous reconnaîtrez tous ce si triste, mélancolique et bon "Smalltown Boy" de 1984:
Et pour finir, un crochet par Feu un groupe splitté en 2003 et dont le leader est à ce point féminin qu'il en serait presque sexy. Je parle de Suede et de son "Animal Nitrate" (1993), que je chantais à tue-tête sous mon casque de mobylette Peugeot 51SU non-kitté en pleine période de Première lycéenne:
Une propriété commune à ces trois artistes: l'exhibition (au sens d'être désinhibé), la féminité des mouvements peut-être ... mais cela n'a rien à voir avec le style musical ou l'esprit qui accompagne leur musique, et cela devait être dit.
Fiers ou pas fiers, les gays nous font de bons airs et il n'est pas besoin de sortir des drapeaux arcs-en-ciel pour en profiter.
Le barbare est celui croit à la barbarie, a dit Lévi-Strauss (pas un fabricant de jeans, mais je me répète ici) ... Lilian Thuram a dit un jour une chose plutôt sensée (comme quoi tout arrive, même en football): "Le racisme disparaîtra le jour où les gens ne me verront plus comme un noir", sous-entendu que l'on n'est pas ce que l'on est pour une question de taux de mélanine. Pas bête, non, mais pas pour demain ni aussi simple que cela. Pour plagier l'anthropologue, je dirai tout au moins que l'ensembliste est celui qui croit aux ensembles. Cela vaut pour le mathématicien comme pour le logicien intensionnel, le raciste, le xénophobe ou le botaniste. On a besoin de patates, tout le monde l'accordera. Reste à s'entendre sur la façon de les éplucher.