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Pour qui aime se prendre la tête et se remplir les oreilles tant que l'ensemble fonctionne. Catégorie : Blog Loisirs Date de création :
25.12.2007 Dernière mise à jour :
03.07.2008
L'homme corruptible au temps et au reste s'élève rarement, sinon jamais à la hauteur du nouvel Homme majuscule qu'on lui promet. Lénine et, surtout, Guevara en savent quelque chose, à supposer qu'ils aient jamais cru à leurs propres effets d'annonce d'un Homo Nuovo bien terrestre, mais pour plus tard. Loin des folies collectives, certains ont proposé un repli sur soi, tel le stoïcien déçu par la décadence de sa Grèce vaincue et décidé à trouver les réponses dans son for intérieur. Mais l'Homme intérieur libéré selon Leary n'a pas échappé à la règle des promesses qui déchantent. Témoignage en pellicules, dans ce billet ...
Alain Robe-Grillet est mort, hier. Epiphénomène? Au choix, pour peu que je connaisse sur le style et le procédé de cette Nouvelle Littérature impersonnelle. L'exemple "Ouvrez" de Nathalie Sarraute m'a si peu parlé que je parlerai ici d'un autre épiphénomène, mais et aussi et surtout du concept pris pour lui-même lorsqu'on le prend au sérieux.
Tempête sous nos crânes par temps trop feutré pour en valoir la peine ...
Quiconque a vu ce dont je vais parler ici ne pourra plus jamais regarder un impotent psycho-moteur volontaire du même oeil. De ridicule en public, le drogué passe au rang un héros très privé lorsque la raison finale de sa déchéance sociale devient très, très explicable et ce pour des raisons bien plus transcendantes que l'immanent souci de réussir en société. Oublions les aphorismes pompeux qui fustigent la moindre apologie de la drogue ou, selon un contraire aussi réducteur, promettent une évasion d'un quotidien trop méchant pour être accepté pour de bon. Pourquoi ce billet, i.e. pour-quoi? Mise en bouche ...
Un Johnny fait bien d'en cacher un autre, lorsque le premier (Depp) accumule les perles déjantées et le second accumule les daubes faisandées (Halliday). Et tandis que le second se rapproche toujours plus et bien malgré plus d'une incarnation de Bozzo le Clown version Afflelou, le second s'est fait le disciple de l'apôtre version journalisme gonzo, à l'occasion d'un bijou spectral nommé "Las Vegas Parano" (Fear and Loathing, pour les puristes V.O.). Paris Première m'a fait le plaisir de rediffuser hier soir ce film que je cherchais à enregistrer depuis des lustres. C'est fait, c'est grand, et je n'ai pas fini de découvrir les moindres détails de recoins de ce film basé sur la narration ultra-subjective d'un junkee en fin de règle beatnik. Lorsque le champ de la perception prend des allures d'infinité horizontale, Monsieur Optic 2000 se la ferme bien gentiment et règle sa monture entre imposés sur le revenu aussi fortunés que peu inspirés. Contrairement à d'autres, la preuve dans ce qui suit ...
Plantons le décor: des traversées d'autoroutes désertes éveillées par des attaques de chauve-souris imaginaires; des pélerinages hôteliers sous l'emprise de mescaline et une transformation permanente de motifs tapissés en lierres rampantes; un Raoul Duke de principe, journaliste censé couvrir la campagne électorale de Nixon en 1972 et qui passe d'une course moto à une chambre d'hôtel dévastée sans jamais oublier sa prise de déliriums quotidiens. Porte-cigarette pour Raoul, chemises tropicales pour son ventripotent avocat et présumé polynésien Dr Gonzo ... le tout réalisé par un créateur on ne pouvait mieux adapté pour la cause que l'ex-Python Terry Gilliam (Brazil, L'Armée des 12 Singes, Les Aventures du Baron de Münchausen ... excusez du grand peu).
Peu importe l'intrigue de fortune et la "logique" de l'action, dont on se contrefout puisque l'extérieur n'est qu'un prétexte décoratif aux aventures mouvantes du très intériorisé Raoul. Une aventure homérique tendance fin des illusions collectives de l'après-guerre, où les promesses irénistes de paix mondialisée et de manifs anti-Vietnam sont vite supplantées en ces débuts de seventeens par un repli sur soi très cynique et presque hellénistique. En un mot: fermons le rideau des illusions collectives, mais gardons de Monterey les produits de circonstance et tirons du LSD le moyen de trouver un salut tout intérieur. A chacun son aventure iréniste, histoire de trouver non pas l'harmonie intérieure mais les réponses en soi-même. Une épopée très méritoire malgré ses allures de décadence pitoyable, pour le tout-venant externe peu informé sur la vraie motivation de la chose interne.
Le passage qui suit, loin des scènes à pisser de rire lors des montées d'acides et de leurs effets paralysants sur le jeu psycho-moteur, résume à lui seul et avec quelle éloquence la douloureuse transition d'une décade à une autre et d'une promesse spirituelle à des désillusions très physiquement senties:
Peut-on mieux se découvrir par le biais des illusions perceptibles, alors que la réalité du
sain d'esprit nous berce déjà de tromperies sur notre environnement quotidien? Il faudra lire et méditer plus sur le principe du gonzo journalism, avant d'en dire trop ou d'en tirer des conclusions trop hâtives. Sans oublier le travail psycho-analytique de l'apôtre numéro un du LSD en son temps, le susmentionné Timothy Leary et son fameux slogan: "Turn on, tune in, drop out" (= viens, mets-toi dans le coup, décroche). A supposer que l'individu soit assez solide pour décrocher à plein et tirer profit de cette Ligue de la Découverte Spirituelle. Ce que Thompson a contesté, dans l'extrait du film ci-dessus.
Tiré du roman éponyme (V.O. speaking) de Hunter Stockton Thompson, je vois dans cette oeuvre l'intérêt de montrer l'environnement d'un gaillard tel que lui-même le conçoit et le déforme au gré de ses montées acidifiées. Une idée très voisine des interprétations schizophrènes de David Lynch, au sens où Lost Highway aurait ceci de commun avec LVP que le spectateur doit apprendre à oublier l'image 3D euclidienne pour deviner l'imagerie n-D propre à Raoul.
L'auteur a assumé ses déboires (c'est le Mot, majuscule) de journaliste en quête de sens multiples, jusqu'à subir les calins de quelques tendres des Hell's Angels; rapport à de sinistres mais réglementaires droits d'auteurs suite à son ouvrage complice de 1966 (Hell's Angels: A Strange and Terrible Saga). Au point de finir l'aventure intérieure à son propre compte et de se faire sauter définitvement le caisson en 2005. Fin d'une histoire qui en vaut tant d'autres, moins créatrices mais plus longues sur le calendrier.
Peut-on remplir toutefois ce billet sans en retenir quelques images délirantes à mouiller le devant du pantalon? Non! Dont acte, où Gonzo passe en revue les réjouissances à venir de Raoul après une prise excessive d'adrénochrome puis d'épiphyse:
Rien de moins dans ce film qu'une expérience intime sur la perception et le déréglement des sens sous emprise des drogues. L'initiative n'a pas attendu Thompson pour être entreprise, cela doit aller sans le dire: Baudelaire avait parlé de Vin et de Haschich, à son époque très mouvementée baignant entre conservatisme monarchique et libéralisme républicain; j'insisterai plus encore sur l'expérience de Ernst Jünger dans son Approches, drogues et ivresses, où l'écrivain et philosophe aussi peu enferré dans ses certitudes que deferré par ses congénères bas du front a tenté de décrire ses expériences intérieures sous de nombreuses substances absorbées: thé, vin, bière, puis haschich, opium, cocaïne ... qui veut juger du monde et de sa prétendue réalité ne peut se priver d'un travail sur lui-même, au risque de choquer ou, bien mieux, de casser les images toutes faites concernant les auteurs et leurs bords politiques. C'est que Jünger n'en avait pas de tout fait et savait bien dépasser le stade du qu'en dira-t-on des sérails. Mais voilà que je m'égare dans d'autres considérations qui, elles, mériteront leur billet futur et sans mescaline aucune. L'aventure intérieure demande une dose de courage pour quiconque mesure les conséquences du voyage: le LSD ou l'éther ne sont pas sans effet sur le budget vital de leurs amateurs; mais Thompson en a pris le risque comme beaucoup d'autres de son époque, à la différence près qu'il a fait de l'expérience un champ d'expérimentation littéraire et un prétexte au concubinage entre sens publics et représentations privées. Gottlob est de retour ici, quitte à ce que Thompson dénie sa distinction analytique entre ce que nous disons et ce que nous ressentons. La littérature du gonzo fut-elle capable de surmonter l'obstacle des sens et de verbaliser ces impressions très intimes? A vous de le dire et d'en lire, Thompson inclus et Jünger non exclu.
Et ce n'est pas fini: prochaine sortie d'une autre adaptation de Thompson sur grand écran, une fois encore avec Depp et del Toro pour acteurs principaux. Le titre: The Rum Diary, autre application du "gonzo journalism" où le personnage part couvrir un reportage écrit dans le Porto Rico des années 50. Entre crise nationaliste, castrisme ambiant et déperditions alcooliques sous l'effet de cannes à sucre trop frappées trop souvent ... tiré du premier roman de Thompson, voilà une histoire que je risque pas de rater à sa prochaine sortie.
Et dire que l'on se gargarise toujours et encore sur des dérives présidentielles et des affaires de petites nouilles à Neuilly, ici (bien) bas et jusque dans les blogs trop actualistes pour sentir le Vrai. Comme s'il n'y avait rien de mieux à faire, à dire ou goûter tout près d'ici, à deux pas de chez nous tous ... épiphénomènes, dérisoires lorsqu'ils sont publics et délirants lorsqu'ils sont privés ... Merci encore pour cette tranche d'amoralités qui nous rappellent au souvenir d'une question passionnante, angoissante et stimulante: pour-quoi sommes-nous là? Il y a des réponses qui se construisent à renfort de produits évanescents et d'évasions mentales, quitte à choquer le tout-venant et ennuyer le voisin. De Jünger à Thompson, le thème a fait son chemin tortueux et me fait dire quela nature humaine est bien faite: car il y aura toujours des esprits suffisamment fous pour forcer les limites du concevable et d'autres, suffisamment conservateurs pour s'en plaindre et financer par là-même la machine pharmaceutique à coups d'impositions et de cotisations sur leur propre travail. La vie est bien faite: certains jouissent de ce que les autres endurent. Dont on sortira grandis pour autant que les fêtards s'interrogent un tant soit peu sur les raisons et finalités de leurs propres orgies existentielles. Ce que fit Thompson et la new wage generation; ce que Jünger le très original, à sa façon d'ancien combattant national-bolchévique trop curieux pour se cantonner dans des tiroirs d'où l'on a voulu l'y maintenir. Si pratique, pour maintenir un consensus atalantiste très établi autour de vainqueurs qui écrivent l'Histoire avec leurs propres plumes. Mais je m'égare, ici ... n'est-ce pas le propre du gonzo journalism, cela dit ... viendra le jour où je produirai sous mescaline à l'arôme de Bailey's ...
Il y a des épiphénomènes qui gagnent à être connus, d'autres à être oubliés. De mescalinus non disputandem et gustibem, ou quelque chose dans le genre. Ce qui sera déjà beaucoup fait, pour qui saura en conter les effets par la suite. Lorsque l'aventure intérieure prend des saveurs chimiques qui font de nouveau honneur à Johnny, premier du nom.
Ce film...
Posté par Cémaran le 20.02.2008
ne m'a pas laissé un souvenir aussi impérissable et je n'aurais jamais pu en faire en tel résumé... d'ailleurs, je ne l'ai pas fait...
Mais à la lecture de ton post, je me dis que je suis passée total à coté... déjanté certes j'ai capté, l'histoire oui quand même j'ai compris... par contre aucune inspiration du style de celle que tu nous livres... faut dire aussi que je ne connais ni Thompson ni Junger... et là où je rame sévère c'est le passage Sarraute - Robe-Grillet... le rapport avec la choucroute?
Je serai bien tentée de revoir le film, mais bizarrement ça ne me tente pas... et ce malgré ce post bien explosif qui devrait donner envie... plus tard p-ê... p-ê le sujet qui ne m'inspire pas plus que ça, en écrivant je cherche la ou les raisons de ce désintérêt manifeste assez rare en matière de ciné chez moi...
mouais... @ suivre...
M'enfin?!
Posté par Gaston le 20.02.2008
Réponse au dernier commentaire de M'oiselle Jeanne ...
Non seulement ce film autobiographique en a dit long sur le passage d'une génération à une autre; non seulement son auteur a inspiré un style d'écriture que je situerai entre sens et représentation et qui témoigne d'une grande ambition entre soi et le reste; non seulement le délire permanent de ses scènes n'a pas omis de signaler les à-côtés orgiaques à l'odeur de vomi et ses conséquences souvent néfastes pour le corps humain ... car n'est pas dionysiaque qui veut, malgré les prétentions faciles du contraire.
Mais aussi et surtout: l'histoire de Thompson a été campée par un acteur dont j'admire le parcours tortueux et marginal.
Dead Man, Donnie Brasco, Las Vegas Parano: trois places fortes pour un univers intérieur qui se rapproche avec surprise et semi-fierté de celui de Johnny Depp.
Après la diffusion du film, Paris Première a diffusé la classique interview de l'Actor's Studio en bonne compagnie l'ex-play boy de 21 Jump Street, bien débarrassé désormais de son image réductrice comme ont su le faire Brad Pitt ou Leonardo di Caprio.
Je terminerai sur cette citation de l'acteur, qui en dit encore plus et mieux sur son jeu et ses choix de carrière:
"Je ne suis pas encore né,
Je suis encore en plein effort,
J'espère ne jamais être satisfait."
Tryptique pour moi sublime et que je revendique à 110%. Tout est dit, et je pèse ses mots comme pour les faire miens.
Ce film est donc une synthèse personnelle à plus d'un titre: drogue de synthèse, choix de synthèse, homme de synthèse.
F&H (pourvu que ça dure) Lien vers mon blog
faléldirin
Posté par hawéménan le 20.02.2008
que c'est parce que ça fait écho à ta propre histoire que tu le kiffes autant ce film... moi, ça me parle pas tant que ça, normal quoi dans ce cas...
Bon, en même temps il y a des tonnes de films que j'adore même s'ils ne font pas référence à mon histoire perso aussi...
Mais je persiste et signe, ce n'est pas le meilleur Depp que j'ai pu voir, non... car concernant l'acteur suis d'ac avec toi... mais ça ne fait pas tout non plus... même si pour moi, l'acteur porte souvent bien plus sur ses épaules qu'il n'y parait...
Spirale mystique
Posté par Gaston le 20.02.2008
Retour à l'envoyeuse, de nouveau et quelque chose me dit que ce ne sera pas dernière fois ...
Ce film ne m'a pas marqué sous le seul prétexte que je m'y serais retrouvé en personne; point du tout!
C'est juste que j'ai écouté tout à l'heure l'interview de Depp et, ô divine surprise, ce qu'il a dit de lui-même m'a interpellé pour moi-même.
Rien à voir avec ce qui m'a motivé par ailleurs dans LSP: l'histoire générale d'une désillusion lucide sur fond de n'importe quoi sidérant. Au style s'est ajouté la raison, puis l'histoire personnelle du Dead Man ... voilà tout.
Plus clair?
A croire que ce blog devient un dialogue intime entre deux schnoques des deux bouts de la France orientale ... Créon aurait-il raison? On fera largement avec!
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