Une histoire si simple parce qu'elle est celle de tout le monde, au su ou à leur insu.
La rencontre d'une indomptée et d'un serviteur volontaire. L'une appelle l'autre et l'autre trouve toujours des raisons pour rester chez lui, bien ''à sa place''. Saura-t-elle le convaincre, et pourquoi? Ou plutôt: pour quoi, à supposer que la question ait son sens, une direction.
Une histoire qui remonte à Mathusalem, un cadre classique et un style d'écriture très classique. Une issue classique?
Il y a des jours où les mots arrêtent de jouer et prennent les choses au sérieux. Les choses: la vie, le jour, pourquoi, comment ... des questions que l'on apprendra à dire insolubles pour se conforter du manque de réponse.
Puis l'on repart dans nos affaires quotidiennes, concentré sur nos sujets et conscients de la place prise. "Des maillons dans une grande chaîne", diront les esprits chagrins ou pas rassurés pour autant. "Et alors?", répondront les mailles du filet dont ils ont accepté l'emprise. A défaut de faire mieux, faute de savoir ce qui le sera, pourquoi ne pas accepter cette place dans laquelle on trouvera ses aises, ses propres plis et sa place bientôt propre. Trop propre pour certain(e)s.
Le titre: "La fille aux semelles de vent".
Le
pitch: un cordonnier, Job, producteur des meilleures semelles de son quartier et très apprécié pour son travail. Tout le monde apprécie sa contribution à la cité, et le petit quotidien paraît plus vivable avec lui. Il change sa vie, au rythme des autres et qu'il a fait sien:
Quelle vie? La sienne, ou celle des autres? Les autres en seront-ils sauvés?
Le réconfort quotidien du travail bien accompli se voit perturbé lorsque Job reçoit la visite de Ezéchiel, la "fille aux semelles de vent" dont les requêtes font toujours sourire les autres marchands de chaussure parce qu'ils savent sa demande impossible. "Mais voyons, les semelles de vent n'existent pas ... tu es folle, ou tu te moques?" Aucun des deux, elle en est certaine mais ils ne savent pas ou ne veulent pas le savoir. Les certitudes ont la vie publique plus dure que toutes ces connaissances bien construites, quoique très faillibles. Trop bien à l'aise dans leurs carnets de commande et leurs catégories en vente pour ne pas devoir se soucier de ce que leur savoir-faire ne pourra jamais atteindre. Job a compris, mais il ne sait pas se décider car il cherche la raison, l'ultime et la bonne. Doit-il renvoyer Ezéchiel à ses quinze mètres et fermer boutique avant chacun de ses passages perturbateurs? Ou au contraire, doit-il satisfaire sa demande et trouver un moyen de fabriquer ces fameuses semelles de vent, quitte à dépenser fortune pour la combler et perdre son affaire? Le jeu en vaudra la chandelle ou pas. Une histoire qui est celle de tous.
Les formules ne manqueront pas pour croquer cette histoire si commune et si peu banale à la fois: "Chacun cherche son chat", "chaque pot a son couvercle". Car tout le monde cherche quelque chose ("everybody's looking for something"), mais c'est ce quelque chose qui reste à trouver ... à supposer que l'on trouve autre chose que son ombre ... la vie se fait de déconvenues passagères, ces odeurs fortes et presque insoutenables que les abstractions auront tôt fait de dissiper dans un coton de chloroforme verbal. Eurythmics en a fait état, je crois:
Il y a des pays et des continents que l'on traverse comme sa propre chambre; sans rien y trouver de plus, sans se trouver soi-même. La quête du Graal pour qui osera boire le calice en parabole et jusqu'à la lie. Pas donné à tout le monde, mais tout le monde peut s'y adonner. Une question de courage?
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Ezéchiel
Te voilà bien concentré sur ton bel ouvrage, mon gentil Job. J'ai apprécié le confort de tes dernières ballerines, j'ai couru dans tous les sens et mes petons n'ont jamais trouvé à y redire. Je dois te remercier pour ce que tu m'as donné. Accepteras-tu mes mots doux?
Job
Comme tu y vas en grandes formules! Ce n'est que mon travail, après tout, tu m'as payé pour ça et j'ai aimé le faire. J'y ai autant gagné que tu y as pris du plaisir, sais-tu. Alors ne me remercie pas, c'est un cadeau bien trop précieux et je ne mérite pas tant d'égard.
Ezéchiel
Pourquoi refuses-tu la main que je t'offre? Je te suis reconnaissant, et je suis prêt à revenir pour profiter de ton art. Car tu m'as offert ce que peu de gens ont su m'apporter dans ta ville: de beaux ouvrages, et utiles qui plus est puisqu'ils ont couvert mes pieds et suivi mes périples.
Ecoute-moi. Voilà plusieurs années que ta vie se déroule ici, dans notre ville du Monde où tu as retrouvé le goût des choses et l'affection de tes proches. Et je les comprends, car tu les sers et j'y ai trouvé moi-même mon compte. Mais je sais que tu veux plus et que tu perds ton temps, ici.
Job
Perdre mon temps? Je gagne petitement, mais sûrement, et je n'ai pas le goût des aventures sans lendemain. Comment peux-tu affirmer de telles choses, que sais-tu au juste de moi? Ne prends pas ombrage à mes questions abruptes: je ne suis qu'un potier, et l'on me paye pour donne autre choses que des caresses verbales. Dis-moi au juste ce que tu lis dans mes yeux, et je te répondrai avec autant de sincérité que me le permettent et ma place et mes affaires.
Ezéchiel
Tu te mens à toi-même, mon gentil potier. Tu parles d'affaires florissantes et de richesses retrouvées, toi dont les affaires du passé avaient tant promis avant de s'écrouler par la faute d'un mauvais entourage. Mais l'histoire ancienne appartient au passé, et je n'y reviendrai pas. Tu crois avoir pris une revanche sur la vie, mais c'est de cette vie que tu te détournes désormais. Puisses-tu seulement me comprendre, mon petit Job.
Job
Je crains que non, car tu parles en énigmes et c'est à des oreilles de simple artisan que tu t'adresses. Dis-moi ce que tu as sur le coeur, et je te dirai ce qu'il m'est permis de te dire sans te décevoir. Car je n'ai pas le droit de te décevoir, et tout commerçant n'en dirait pas moins que moi à cet instant. Parle, je t'écoute.
Ezéchiel
Je vais parler, consciente aussi que tu m'as déjà comprise sans que ma bouche ait besoin d'en prononcer les mots. Le fond de ma pensée, il est celui-ci: je t'aperçois depuis quelques jours, l'air concentré sur tes ouvrages et le geste précis dans tes détails. J'ai aimé te regarder, et j'ai tiré profit de ton savoir. Mais ton savoir te retient ici, alors que le vrai monde t'attend derrière nos frontières. Tu vis dans le Monde, car le hasard a voulu que notre cité s'appelle ce qu'elle n'est pas et ne sera jamais. Toutes les estampilles que tu marques pour signer tes ouvrages ne seront jamais qu'une pâle imitation de la réalité: écrire "Le Monde" au bas de tes souliers ne t'apportera jamais le vrai monde sur un plateau, et je t'en prie: n'écris plus mais cours, quitte tes affaires et va-t-en avec moi. Derrière ces limites qui nous retiennent sans raison véritable, hormis les mauvaises que l'on fonde sur le prétexte de l'habitude. Tu me comprends, je le sais et l'ai vu.
Job
Qu'as-tu à offrir qui puisse me détourner de mon travail, ma bonne Ezéchiel? Je ne sais pas de quoi tu parles et ne sait qu'une chose: j'aime mon travail et j'apprécie à le faire, chaque jour qui passe et que je passe à créer pour moi, pour les autres. Je n'ai pas d'autre projet que de donner des choses belles et bonnes à qui m'en rendra quelques pièces en échange pour entretenir mon échoppe, remplir mon estomac et satisfaire celle qui voudra me rejoindre pour le reste de la vie. Pourquoi ne pas admettre que la grandeur de mes jours est à la mesure de ce que j'y vois? Car mes yeux seuls jugent de ce que je vois, et c'est pour avoir ouvert trop grand mes prunelles autrefois que je me les suis brûlées au point d'en souffrir. Tu me reproches de stagner là et de ne pas sentir la vie ailleurs. Toujours ailleurs, car ton métier est d'être aventurière et de ne jamais t'arrêter quelque part. Je suis un sédentaire, tu es une nomade. Tu as tes raisons pour partir, j'ai mes raisons pour rester. Puisses-tu me comprendre pour que je ne te déçoive pas, puisses-tu m'écouter pour que tu ne m'en veuilles pas.
Ezéchiel
Je m'en voudrais de ne pas te parler après t'avoir entendu, Job. Car je sais ce que tu es et j'en ai tant vu avant toi. Des commerçants, secrétaires de service et avocats concentrés à ce point sur leurs tâches qu'ils en oublient d'être des hommes. Car tu sais ce qu'est l'homme, et ce n'est pas cette boutique superbe qui saura te contenter. Tu as les yeux levés plus loin que ces esclaves involontaires, tellement sûrs de leur sort qu'il ne leur viendra pas même à l'esprit le souvenir des limites leur cité. Et ce n'est pas tout: tu sais ce que j'attends de toi, et je réitère ma requête.
Job
Les semelles de vent, une fois encore? Mais que pourrais-je vraiment te dire que les autres cordonniers, et que pourrais-je t'apporter de plus qu'un refus bien malheureux? C'est que je n'ai aucune idée de ce que peut être une semelle de vent, et tu ne peux me demander de fabriquer du vide. Ecoute-moi, car je te prends au mot et ne ferai pas comme ces autres qui se moquent. Sûrs que ta question n'a pas de sens et que tu es soit simple folle, soit simple provocatrice. Je comprends le sens de ta demande, mais j'en connais pas l'issue. As-tu déjà vu ou entendu la trajectoire d'une flèche sans direction et vide de sens? Je crois que tes semelles n'existent pas plus loin qu'en toi, ma chère visiteuse insatisfaite. Tu en as assez dit, et j'ai déjà de quoi te répondre.
Ezéchiel
Tu auras toujours des réponses à toutes mes avances, je n'en doute pas mais doute de ce que tu gagnes à répondre ainsi. Attends donc avant de parler, je t'en prie. C'est que ma visite n'est pas gratuite et je demande toute ton attention. Je crois que tu n'es pas comme ces autres commerçants, et je veux t'offrir le bien le plus précieux qu'il soit donné à un habitant de notre cité: celui de la quitter. Tu sais que ton avenir est au loin, mais tu te forces à prétexter toutes les raisons du contraire. Mes semelles ont du vent, c'est pour mieux emmener vers ce que tu seras, là haut et plus loin qu'entre tes quatre murs de brique. Isolants, certes; trop.
Job
Je ne prétexte pas, je trouve et j'aurai bien à t'en dire. Mais je ne veux pas t'interrompre.
Ezéchiel
Je serai toujours ta préposée, et jamais je ne te forcerai contre ta volonté. Mais je parle en ton nom, parce que tu n'oses pas le faire toi-même et que je me sens prête à le faire pour toi. J'ai vu une chose, mon Job, à chacun de tes regards portés sur la minutie de tes gestes: tu laisses glisser des regards vers l'horizon, toi qui habites au bout de la ville et habites si près des limites dont tu te défies. Regarderais-tu au-delà si tu ne voulais pas t'y rendre?
Job
Simple curiosité, mais n'y vois pas malice. J'aime ma cité et ne tiens pas à la quitter. J'y ai mes amis, mes clients et ma famille. Mes ambitions et mon passé, mes plaisirs et mes souvenirs. Pourquoi quitter ce qui m'a fait pour un horizon dont je ne sais rien? Je dois finir mon ouvrage, Ezéchiel. Tes semelles de vent ne te quittent pas, et t'elles appellent encore vers d'autres lieux inconnus.
Ezéchiel
C'est vrai, et je te demande d'y aller avec moi. Je t'ai choisi, Job.
Job
Moi? Mais je ne veux pas cesser mon affaire, ma boutique, ma vie! Je t'ai déjà expliqué ce qu'il y avait à dire. Le reste n'est que poésie de fainéants, alors ne me force pas à répéter ce que j'ai dit. Je ne veux pas te décevoir avec de fausses réponses nouvelles. Je crois avoir tout dit.
Ezéchiel
Tu as dit ce que ta peur te commande de prononcer. Mais j'ai d'autres projets pour toi, d'autres ambitions pour nous. Viens avec moi, je t'en conjure. Oublie cette affaire dont tous sauront vite se passer et que chacun aura oublié bien assez vite. Des choses superflues ne doivent pas te cacher l'essentiel, Job. Je viens te les rappeler.
Job
Ces choses superflues dont tu parles avec autant de légèreté, Ezéchiel, c'est ma vie. Elle vaut ce qu'elle est, une collection de détails insignifiants pour les uns et utiles les autres. Mais je n'ai pas de réponses à ton désir d'absolu, alors ne m'en veux pas si mes ambitions n'ont pas les dimensions des tiennes. Tu veux courir le monde, je ne demande qu'un parterre où m'asseoir et travailler. Nous n'avons pas les mêmes idées, je ne suis pas les mêmes ordres. Tu es le cheval, je suis la bride. Tu veux toujours plus, je veux juste un peu. Faut-il toujours changer pour se sentir vivre, faut-il ne jamais s'arrêter pour profiter du voyage? Mon paysage me plaît, j'y resterai tant que les couleurs me plaîront et m'apporteront ces petites douceurs qui font mon bonheur. Tu veux le paradis, je réclame juste un petit jardin, de quoi nourrir ma famille et maintenir ma subsistance. Ne me prends pas pour un mesquin: j'ai appris à me contenter de peu pour ne pas regretter les excès. Le peu que j'ai construis, j'essaie d'en tracer les plans et j'aime à croire que je serai toujours mon propre architecte.
Ezéchiel
Tu parles de regrets, toi qui n'essaies jamais de peur de perdre. Tu ne gagneras pas si tu ne joues pas.
Job
J'ai appris à me passer de ces jeux dangereux, dont l'issue n'est même pas certaine et le gain peut-être dérisoire. Qu'y a-t-il derrière notre cité, le sais-tu? As-tu seulement une idée de ce que tu peux perdre, toi qui ne penses qu'à ce que tu espères gagner? L'espérance est bonne pour les riches et les chanceux. J'ai consrtruit une affaire, je me suis refait une santé et j'ai dû apprendre à préserver mes efforts pour être où je suis désormais. Je ne perdrai pas tout pour un pari insensé, celui que tu appelles ''liberté''.
Ezéchiel
Insensé, dis-tu. Je te parle de liberté, tu réponds en raisons. Je te parle de nouvelles portes à dépasser, tu me réponds en heures de fermeture de ton minuscule magasin. Sois ambitieux pour toi-même, mon agneau, car personne ne le sera pour toi. Tu parles de proches auxquels tu tiens et qui tiennent à toi. N'est-ce pas eux qui te tiennent et te font rester ici de peur qu'ils ne te regrettent? Ils t'aimeraient s'ils acceptaient ton destin, ils ne t'aiment pas s'ils s'en tiennent au leur.
Job
De quel ''destin'' me parles-tu: en ai-je un, en as-tu la moindre notion? Ecoute: je n'ai pas de plan tout tracé qu'un être m'aurait imposé, seulement des prévisions très modestes mais dont les effets contribuent à ma santé. Je sais bien qu'elle te paraît chétive et scrutée au compte-gouttes, mais c'est la mienne et je la conserve dans des proportions qui me regardent. Pas de grandeur? Non, mais pas de décadence non plus et le temps fut assez long à reconstruire pour ne pas tout détruire au premier caprice venu. Ma première faillite m'avait fait mal, tu sais.
Ezéchiel
Certainement, mais qui ne souffre pas n'a jamais affronté le danger qu'on appelle la vie. Tu me trouves sotte, moi et ma soif de liberté? Je te trouve sot, toi et tes peurs de phobique introverti au point d'en oublier le monde qui t'entoure. Tu pleures comme on crie lorsqu'il y a plus de peur que de mal, mais tu le sais. Tu es comme le nourrisson, tout juste sorti du ventre et qui hurle sous les effets d'une lumière du jour aveuglante et nouvelle. Tu te plains d'un inconnu que tu ne connais pas. Allons, Job, combien de temps tourneras-tu le dos à ce qui te tend les bras? A celle qui t'offre l'occasion? Viens avec moi, et oublie ces affaires qui te retiennent comme les fers retiennent le pied.
Job
J'ai pris goût à ces fers, vois-tu; car on s'habitue à ce que l'on nous force de porter, et la nature a été suffisamment bien faite pour que nous cessions de nous plaindre à ce qui nous suit selon l'ordre des choses. Je sais que ces ordres te semblent ridicules et qu'ils ne tiennent en rien de la nécessité. Mais tout le monde n'est pas toi, Ezéchiel, et les hasards du quotidien ont bien tôt fait de paraître nécessaires lorsqu'on les vit en permanence. Comme une seconde peau qui fait de vous un homme civil, plutôt qu'un homme libre. Tu y trouveras matière à partir; alors pars. J'y trouverais matière à rester, car j'ai appris à me satisfaire du peu que l'on me donne.
Ezéchiel
Tu ne peux pas croire à ces mots, tu ne peux croire à ce que tu sais faux.
Job
Ne parle pas de vérité et de fausseté lorsque la liberté est en jeu. Rien de plus fou que cette course vers l'inconnu dont tu me vantes les mérites d'une existence entière. Je t'ai pris en affection, toi et tes affres dont les habitants du coin ont pris l'habitude de se gausser. Ne leur en veux, pas, Ezéchiel: ils n'ont pas ton champ de vision, et j'ai le regard assez oblique pour comprendre et leurs courtes vues et tes grandes visions d'avenir. Je n'accuserai pas et comprendrai tout le monde, car telles seront les choses s'il faut des passionnés vers le bref départ et des tempérés pour le long séjour. Tu ne sais rien de ce que j'attends, et j'ai trop à perdre pour te suivre. Ne m'en veux, chacun fait sa route et pour peu que l'on décide sûrement de nos itinéraires. Sais-tu seulement pourquoi tu cries, sais-je seulement pourquoi je murmure? Les choses se font ainsi et nous croyons en être les auteurs. Je le crois très peu et m'en tiens au peu qui me reste, Ezéchiel: ce magasin, ces affaires, ces ouvrages que j'ai du plaisir à concevoir et dont les sourires qu'ils apportent font mon bonheur.
Ezéchiel
Le chat de gouttière trouve son bonheur dans la moindre écuelle qu'il lape. Tu te prends pour l'animal de la ferme, mon pauvre Job? Je sais que tu es plus, mais prends garde à ne pas finir par prendre tes discours pour des réalités. Car tu te sers de tes prétextes civils comme de boucliers ou d'une armure. Enlève cet attirail et suis-moi, nous verrons où les chemins nous amèneront mais nous irons, et c'est là le plus doux des projets que je puisse t'offrir. Lâche cet ouvrage, pose ce pinceau et arrête ta machine, Job. Il est temps de vivre, maintenant.
Job
Je ne suis pas tes formules, je ne comprends pas ton empressement. Je ne sais plus quoi te répondre pour te convaincre, car j'ai déjà tout dit. Le peu que j'ai est à moi, et ce que je perdrai ne sera plus à moi. Que serai-je si je n'ai de nouveau plus rien? Sais-tu pourquoi nous sommes dans cette cité, et pas dans une autre? Sais-tu pourquoi les vents ont décidé de ne pas nous en éloigner et de nous maintenir dans ses limites? Nous ne savons rien, ma pauvre, et je le suis autant que toi. J'aurai plus à perdre qu'à gagner à te suivre, et ta liberté ne me dit rien qui vaille. Te servira-t-elle, où te conduira-t-elle? Que feras-tu d'elle lorsque de nouveaux chemins seront découverts par tes soins, que de nouvelles cités pousseront et que tes amis observeront ta réussite aventureuse, jaloux de ton sort et bien enferrés dans leurs propres limites? Je serai heureux pour toi, Ezéchiel, mais je te laisse ce privilège des riches à venir, ma belle; c'est que mon gain de départ fut trop durement acquis pour être dilapidé si vite. Tu me répondras que je ne vois que pertes là où tu ne vois que des profits? Je vois la partie vide d'un verre dont seul la plénitude t'obsède. C'est tout ce que nous savons, et je ne peux pas aller contre ce qui décide pour moi.
Ezéchiel
Lâche. Tu es un lâche.
Job
J'attendais ce coup de ta part, mais je ne l'esquiverai pas. Je ne crois pas que la lâcheté me retienne ici, Ezéchiel. Car le lâche refuse ce qu'il sait être bien, et j'aurais bien du mal à refuser un bien dont j'ignore tout faute d'être quoi que ce soit. Tu ne sais rien de ce qui t'attends, et je devrais te louer pour ton départ vers un lieu peut-être sans le sol? Je ne suis pas lâche, tu es téméraire. On ne gagne rien à traverser les routes sans craindre les brigands. J'ai appris à protéger ma petite existence, parce que je trouve du confort à y préserver mes instant privilégiés. Ils sont ce qu'ils sont, mais je les aime et j'ai oublié les fruits trop sucrés qu'on me promettait autrefois.
Ezéchiel
Tu as oublié ce qui faisait de toi un vivant, et le commerce a fait de toi un esclave. Tu crois gagner avec les autres lorsque ce sont les autres qui gagnent de toi. Mais j'en ai assez de dire ce que tu sais déjà. Je ne peux plus attendre, Job, car la route m'appelle et le souffle est là. Viens, je t'en prie.
Job
Je ne peux pas renier ce que je t'ai concédé moi-même. J'accepte les fers car je n'en souffre plus, j'oublie ton idée de liberté pour ne plus en souffrir. Veux-tu de moi pour contempler, veux-tu de moi pour endurer? Tes grands yeux pleins de promesse ne semblent requérir l'attention de personne d'autre que toi-même, Ezéchiel, car le chemin sera le même avec ou sans moi. Est-ce un protecteur qu'il te faut en cas de danger? Est-ce une couverture que tu réclameras en cas de tempête? Je n'ose affirmer ces mauvaises intentions qui feraient de toi un bien triste complice. Car tu as le coeur pur, je le vois bien à tes yeux et l'entend à ta voix.
Ezéchiel
Ne jette pas sur moi ces reproches imbéciles, ceux qui viennent salir les rêves que je te propose. Je n'ai que de belles intentions pour toii, Job, et je ne t'appelle pas pour partager ma perte qui en deviendrait moins douloureuse. Je t'appelle pour partager ce grand bond avec toi.
Job
A quoi bon ce grand bon, et pourquoi partir san motif à l'appel? Car de motif tu n'as pas et n'en aura jamais, voilà une moindre chose que tu sais. Pourquoi déguerpir sans vouloir s'arrêter, pourquoi ces courses folles sans raison de ne pas t'arrêter? J'ai des raisons à garder mes fers que tu n'as pal à vouloir être libre. Ta liberté a l'air d'une coquille vide, et je préfère la saveur mon pain dur à la douceur de tes nuages vides. Tu n'as rien à me proposer, sinon une aventure qui puisse me changer. Je ne veux pas changer ce qui en moi me suffit. Je ne souffrirai pas de rester ce que je suis sans regrets. Car on ne souffre pas de ce que l'on ne ne regrette pas, et l'on ne regrette pas ce que l'on ne veut pas. Tu n'a pas ma carrière, je n'ai pas tes pulsions. J'ai appris à brider l'animal que tu fouettes.
Ezéchiel
Tu n'auras jamais les réponses si tu restes ici, tu le sais. Je t'appelle pour aller ailleurs, voir ce que tu seras encore. C'est toi que tu découvriras hors de notre cité. Je te parle d'un autre lieu, mais l'endroit ne sera que prétexte. Peut-être n'y aura-t-il rien, me dis-tu? Il y aura toi et moi, ce qui fera toute l'affaire. Mais je n'ai pas à creuser plus loin ce que tu as déjà compris et refuses simplement de rappeler à ta mémoire vive. Ou ce qu'il en reste, si tu poursuis ta carrière corsetée et qui finira par t'étouffer.
Job
J'ai vu d'autres cités, j'ai produit bien des chaussures et, c'est vrai, je n'ai vu que des murs et des mines satisfaites. J'ai conscience que ton offre n'est pas courante, et que les plus grands voyages ne sont pas toujours les plus salutaires. On peut faire le tour du monde pour échapper à son ombre, c'est entendu. Tu cherches des réponses, et tu me crois en mesure de te les donner. Mes semelles et ton vent feraient-ils l'affaire? Mais sache cette chose dont je n'aurais jamais à me vanter: il y a des questions que j'ai appris à ne plus me poser. Car c'est peut-être là que nos voies se séparent, Ezéchiel: tu cherches des réponses, je ne fais que poser des questions; tu ne penses qu'agir, je ne sais que le dire. Ainsi en sera-t-il jusqu'à la fin, peut-être: j'entretiens ma petite vertu lorsque tu cherches le bien suprême. Je ne sais pas de quoi tu parles, et je ne suivrai pas des voies illusoires lorsque ma douce voix m'appelle pourtant à les suivre. Tu suis tes propres peurs, je le crois; et c'est pour avoir peur de ne pas en faire assez que tu feras toujours trop, Ezéchiel. Je ne te retiens donc pas, mais te demande de songer à ce que tu fais. Car tu n'es pas une simple cliente, et tu dis que je ne suis pas ton simple cordonnier de passage. Je n'en sais rien, je ne suis qu'un fabricant de courses perdues et ne sait rien faire rien d'autre. Tu me parles de chevauchées éperdues? Ce n'est pas dans mon registre, je ne fais que ce que je sais.
Ezéchiel
Je ne peux pas rester plus longtemps à te voir te retenir contre toi-même. Tu parles de petites vertus, je te promets le plus grand bien. Tu ne veux pas entendre, ou tu as mal à tes tendres oreilles. Je m'arrête. Car il se fait tard et la nuit va tomber. Tu vas rentrer dans ta chaumière et retourner à tes lumières artificielles. Je te promets l'éclat naturel, et tu me dis qu'il n'existe sans doute pas. Tes doutes te retiennent ici, Job, et tu regretteras toujours les choix que tu n'auras pas fait. L'oubli comme remède, est-ce bien ce que tu me dis? Pas à moi, mon artisan, j'ai vu ton regard bien conscient partir au loin. Aurais-tu la mémoire si courte que tu oublierais ce que tu viens même d'apercevoir lors de tes ouvrages? Ces regards furtifs que tu portes bien, ils t'empêchent d'oublier ce que tu persistes à décliner. Mais il se fait tard, je l'ai dit. Alors viens avec moi, sans la peur ni l'oubli.
(Elle poursuivit son chemin vers les frontières du Monde, espérant qu'il la suivrait pour la vraie vie)
Ezéchiel
Si seulement il savait ce que nous pourrions faire et voir, l'un et l'autre ... s'il savait vraiment ce que sont mes semelles de vent. Il le sait, mais se force à ne pas le croire. Je le convaincrai.
(Il reprit son travail, espérant qu'elle reviendrait acheter plus tard ses ouvrages)
Job
Si seulement elle savait combien je désire la suivre, mais ne trouve pas la force de tout quitter ... elle marchera, et marchera encore. Et peut-être aura-t-elle besoin de mes services lorsque ses dernières ballerines auront trop servi? Produire pour elle, sans quitter ma boutique ou la maintenir à distance. Oui! Mais non. Mais je veux là ce que jamais elle n'acceptera. Ele se fiche de mon étalage, je l'ai lu dans son regard distant lorsque tous les passants s'arrêtent et font lèche-vitrine. Mais elle? Rien. Juste ses semelles de vent, jamais rien d'autre. Mauvaise idée ...
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Elle avait parlé pour se faire écouter, il avait parlé pour mieux s'écouter ... deux histoires qui se croisent sans avoir une claire idée de la suite.
Qui choisit sa place, ici-bàs? Qui a raison de la choisir ou de s'y tenir, une fois trouvée? Il y a des destins qui s'inventent et n'existent pas sans la mauvaise volonté de leurs auteurs fatalistes. Il y a des histoires fortuites qui illuminent le jour mais dont on ne saura peut-être jamais ce qu'elles valent sans les yeux de spectateurs pour les contempler.
Je ne sais rien faire d'autre à l'histoire du potier et de l'aventurière; je n'en connais pas non plus la fin. Donc je n'y changerai rien. Juré, signé? Signes du temps, l'avis est lancé à l'adresse des visiteurs de ce blog:
- si vous souhaitez que Job ferme sa boutique et parte découvrir le bout du Monde, tapez ''décision''
- si vous souhaitez que chacun suive sa propre histoire et ne garde de l'histoire qu'un joli rendez-vous manqué, tapez ''indécision''
- si vous n'avez rien à dire qui change le cours des choses à qui que ce soit, posez votre combiné et tapez plutôt sur votre propre tête pour que la pulpe ne reste pas trop en bas.
Que trouvera Ezéchiel derrière les limites de la cité, et que doit comprendre Job par ces "limites" tantôt réelles tantôt symboliques? Un ravin ou le paradis, la mort ou la grande vie.
"Tu y trouveras ce que tu oseras voir": réponse probable d'une fille unique aux semelles de vent. Apprendre à voler dans le vide, sans véritable air pur sinon celui du coeur. Pour qui aura l'envergure et les bons poumons:
Une histoire comme tant d'autres, mais qui résume toutes les autres.
Vous y trouverez votre compte ou pas, selon la nourriture que vous attendrez de voir tomber dans vos gamelles.
Je vois trois sortes de nourritures:
- les nourritures terrestres, bonnes pour tout le monde
- les nourritures intellectuelles, bonnes pour tout le monde et pour moi
- les nourritures spirituelles, bonnes pour tout le monde, pour moi, et pour elle
Qui saura ouvrir la bouche assez grand pour goûter jusqu'à la troisième sorte? Pas une question de savoir, sans doute.
NiF,NiH (une fois n'est pas coutume)