Peut-on encore parler de défense de la civilisation française, lorsque les potentats de la République gesticulent à tout va derrière leurs pupitres de mauvais rhéteurs et nous interpellent face au danger du voile intégriste? A supposer que nous soyons encore une civilisation portée par des valeurs communes; à supposer que le contrat social vanté autrefois par Rousseau ou Rénan ait jamais servi de prétexte quelconque dans la construction de notre République.
En un mot: que dire de l'appel anti-burqa de nos ministres responsabilisés?
Peu importe le lexique en vogue: voile, tchador, hijab ou burqa ... poil aux bas de soie, inversés pour la cause. Mais la cause de qui, la cause de quoi, et la faute à qui?
La première concernée par cette vague de sympathie pro-religieuse, Fadela Amara, a déclaré que voile et burqa ne font qu'un et participent ensemble à la dégradation de l'image de la femme musulmane en France. Un peu fort de café (turc, sans doute), mais admettons. Puis au premier petit homme de France d'emboîter le pas à la précédente, clamant haut (autant que faire se put) et fort que la burqa n'a pas sa place en France. En un second mot: toute marque de prosélytisme religieux musulman serait proscrit sur notre territoire laïc, parce qu'il dégrade l'image de la femme et la réduit à une esclave d'un mari tout-puissant. Admettons encore.
N'y aurait-il pas une bonne grosse hypocrisie crasse derrière tout ce fatras de déclarations solennellement humanistes? S'il faut revenir un instant sur les arguments présentés contre cet excès d'islamophilie vestimentaire, revenons-y et démontons en groupe chacune de ces excuses bidonnantes:
Affirmation 1. Le voile (qu'il soit tchador, hijab ou burqa) est un signe de dégradation pour la femme.
Réponse. Dégradation de quoi? D'un signe de pudeur revendiqué par les porteuses-mêmes de ces voiles à longueur croissante? Si la foi exige un moindre respect des règles liées à la concupiscence, dissimuler son visage derrière le linge n'est qu'une marque de soumission à ce devoir religieux. Que ne ferait-on pas au nom du sacré, et d'autant plus si un bain d'huile bouillante vous attend dans le cas contraire et pour l'éternité de votre trépas à venir? De quoi y réfléchir à deux fois avant de céder aux charmes des jupettes façon tunisienne pro-occidentale ...
Affirmation 2. Si les femmes musulmanes disent porter ces voiles insultants pour le condition, c'est parce qu'elles ont été conditionnées par leurs maris et leur milieu patriarcal.
Réponse. Qui n'est pas conditionné par son milieu ambiant, que ce soit un père autoritaire ou une télé envahissante? Le refrain du discours émancipateur au service de victimes avilies, ou celui d'une quelconque prise de conscience d'un fait supposé établi ne peut qu'inciter d'autant plus la rancoeur vis-à-vis de laïcards trop sûrs d'eux pour être suffisamment sincères.
Affirmation 3. La République est laïque et ne tolère pas les signes de prosélytisme.
On y arrive enfin, maintenant que les arguments précédents sont rangés dans leur tiroir vermoulu et laissent place au vrai problème en cause: le caractère ostentatoire de ces voiles, d'autant plus voyants qu'ils servent à ne rien laisser voir de leurs porteuses. Mais qui peut interdire à un libre citoyen de montrer son obédience et ses formes de soumission personnelles, qu'elles soient l'affaire d'un particulier profane ou d'un général très sacré? Se soumettre à Dieu n'est pas interdit dans les lieux publics hors de toute administration républicaine, pas même dans un pays laïc comme le nôtre. Rien ne peut donc interdire maman Fatma ou soeurette Djamila de porter le linge noir dans chaque rue de France, que ce soit pour pousser le berceau de la fillette ou pour le caddie de la maman fatiguée.
Alors? Alors ceci: le linge dérange parce qu'il entre en contradiction avec nos aspirations individualistes et hédonistes. Le plaisir s'obtient par l'épanouissement sexuel et la conquête des regards d'autrui; impossible de conquérir quoi que ce soit sous une burqa ferraillée, donc pas d'émancipation personnelle en terre libératrice nommée la France. Le citoyen français est "libre", propriétaire de son propre esprit critique et maître de sa propre destinée parmi les autres membres du corps social. En conséquence de quoi le port des voiles est un obstacle à la libération de la femme musulmane? Clap de fin, merci les gens et vive la laïcité? Que dalle, sinon pour quelques politiciens en mal de point médiocratique et pour qui les discours très proprets sur la condition féminine servent toujours à temps de cache-misère populiste. Notez bien que je suis pour la vie et la paix, mais qu'il y a bien de quoi s'en tamponner le coquillage en attendant la fin du monde.
La vérité est que l'on n'aime pas ce que l'on connaît pas, et que l'on connaît trop mal la symbolique musulmane pour la prendre avec assez de recul éclairé. Dédicace à l'esprit des Lumières dont nous, Français, sommes censés être les dépositaires. La vérité est aussi que le discours débité depuis le début de ce blog ne fait qu'opposer à l'angélisme laïcard un relativisme de mauvais aloi et incapable de répondre à la véritable question posés:
Pourquoi ces voiles nous dérangent-ils?
Trêve de grandes raisons abstraites et d'ode à la condition de la femme en péril. Celle-là a déjà assez morflé dans le sens contraire à l'intégrisme incriminé ces derniers jours: la mini-jupe, le maquillage à tire larigot, les entrées gratuites en boîte sous garantie de tenues ras-de-la-touffe ... font-elles plus pour la femme qu'un voile destiné à dissimuler les corps d'yeux malveillants? La malveillance est attisée d'autant plus par le corps galbé et charnel de la femme. Raison de plus pour inverser la donne et glorifier le caractère moral de voiles aux conséquences vertueuses: aimer la femme pour ce qu'elle en impose, et non pour ce qu'elle expose? Pas sûr que les grosses dondons envoilées attirent la concupiscence des jeunes mâles en rût, dans notre chère France des droits de l'Homme un peu majuscule ...
La vérité est qu'une burqa choque pour ce qu'elle nous rappelle la condition de la femme talibane, où esprit critique et liberté d'opinion ne sont pas du dernier cri de muezzin.
La vérité est qu'un voile choque pour ce qu'elle contraste avec nos idées personnelles de la France: ces jeunes filles en fleur aux jupes portées par le vent, ces petites rues bien franchouillardes d'une époque où le drapeau tricolore signifiait encore quelque chose pour l'étranger.
La vérité est qu'un voile choque parce qu'il symbolise le résultat carrément inverse d'une politique d'intégration, prônée autrefois par les libéraux en mal de main d'oeuvre bon marché, ignorée de nos jours par des politiciens dépassés par les événements et plus aguerris aux questions de pouvoir d'achat que de civilisation.
La vérité est que ces saintes d'autant-plus-voyantes-qu'elles-ne-se-laissent-pas-voir se mélangent peu à la foule des fromages blancs et restent le plus souvent en comité restreint, sous l'autel protecteur de la famille ou des amis eux aussi immigrés. Isolement, méfiance, défiance.
La vérité est que la question de l'immigration n'a jamais été réglée cartes sur table; qu'elle a été imposée en termes de politique de regroupement familial et décidée pour des raisons pas très catholiques, pour la cause: une main d'oeuvre bon marché, qui plus est venant d'une population largement issue de sympathisants pro-FLN autrefois en lutte contre un territoire désormais rétributeur.
La vérité est qu'il n'est jamais facile de composer avec des moeurs différentes voire contradictoires, et que l'immigration en masse d'un prolétariat condamné à des métiers de bas étage ne contribue en rien à une éducation suffisante pour apprendre à vivre ensemble. Dédicace aux donneurs de leçons humanistes qui peuvent d'autant en parler qu'ils n'auront jamais à essuyer ces bancs d'école en chute libre de résultats.
Pas d'humanité sans humanités, dixit Hugo pour qui un livre ouvert est une prison fermée. Peu sûr qu'une Playstation remplacera jamais le rôle éducateur d'une leçon de choses littéraire. Du voile incriminé au projet de civilisation à incriminer, il ne devrait y avoir qu'un pas de géant que quarante années de vide politique sidéral ont su élargir.
La vérité est que le discours des droits de l'homme n'est accepté que pour autant que l'homme en question nous ressemble en particulier et se distingue de l'autre, le barbare en puissance que l'on ne connaît pas et que l'on ressent pas le besoin de connaître sur notre propre sol de naissance. Sauf devant le fait accompli, pour le meilleur comme pour le pire.
La vérité est qu'il est parfois difficile de cohabiter lorsque nous ne sommes pas les décideurs de notre propre logement. Promiscuité qu'il s'agit d'accommoder par quelques discours fumeux en trompe-l'esprit, à grands coups de droit de l'hommisme commode et d'intégration depuis longtemps désintégrée par des quartiers regroupés sous forme d'ethnies tribales.
Et la civilisation, dans tout ça? Et l'émancipation des individus, dans tout ça? Sûr que le string ne risque pas d'être porté au pinacle par le premier petit homme de France. La vérité est la situation française nous dépasse depuis longtemps, et qu'il s'agit de s'y accommoder dans l'attente d'un grand projet commun. Lequel? Mais suis-je donc bête: la liberté, l'égalité, et la fraternité!
En attendant l'harmonie finale et l'arrivée de la paix sur Terre, gageons que les quelques excitations pauvrement rhétoriques de l'avant-soirée européenne auront su faire gagner quelques points de sympathie pour la forme, à défaut de convaincre un problème qui nous fait toucher le fond.
Que veut la France? Pourquoi en sommes-nous là? Que faire pour demain? A part trouver un boulot, se dégoter une âme soeur potable et éviter l'accident de charrette avant la cinquantaine bien sentie, le doute est profond quant aux moyens de justifier le débat sur la burqa et caetera.
Aux formations de légions de la vertu noirâtres, permettez une préférence marquée pour l'oeil d'esthète à tendance voyeuse mais pas trop perverse. Dédicace au technologique "Seventeen" de Ladytron, ou la formation industrielle de jeunes filles empruntées en défloraison systématique:
Goût hérétique de pêcheurs occidentaux condamnés à l'huile bouillante? Allez savoir. Tant que l'oeil envieux ne tourne à l'acte pervers, nous voila sauvés pour un temps. Le temps passé ensemble, pour le meilleur et pour le pire. Mieux vaut quelque chose plutôt que rien, nous dira-t-on en guise de consolation. Amen. Dédicace à la condition juive, pour finir cette ode à la différence pas indifférente.
F&H
La vraie question est : l'Etat et l'Eglise sont-ils vraiment séparés ? Quand on voit notre calendrier, franchement, la réponse est non. La laïcité devrait-elle abandonner le lundi de Paques, le jour de Noël, l'Ascension, l'Assomption... ? Pourquoi pas. Alors là on pourra se dire laïque et donc interdire tout signe extérieur...
Je ne crois pas que la vraie question soit là POUR NOUS, Fred: la majorité des opineurs dissimulent leurs souvenirs nostalgiques de la France de papa derrière des arguties abstraites telles que "condition de la femme" ou "dignité de la femme" ... il ne s'agit pas de retourner au calendrier de Robespierre, car là n'est pas le véritable problème. Sauf pour les ratiocinateurs desséchés et qui ne croient qu'à la cohérence du discours.
La laïcité n'est que le prétexte politiquement propret d'une réalité beaucoup plus prosaïque: je ne crois pas que l'image de la France soit celle d'une terre multiethnique ouverte à toutes les expressions culturelles (beurk, ce mot passe-partout) ou plutôt cultuelle ... d'où un malentendu ou malaise en retour lorsqu'il s'agit d'assumer un discours universaliste imposé par l'histoire officielle d'une France révolutionnaire.
Quand la peur de mal penser se transforme en devoir moral de penser universellement, la loi Gayssot ne sévit plus seulement les insultes racistes mais s'étend à l'interdiction de revendiquer sa différence cultuelle.
Tel est le prix à payer pour un discours qui fait prévaloir la liberté sur l'identité. A défaut de connaître la nôtre, ou à force de la renier, tout devient permis ... burqa y compris.
Sur ces problèmes de civilisation, je m'en retourne à l'Axiome de Frege et mes questions-réponses. On se comprend ...
F&H
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