Nom du blog :
schangels Description du blog :
Pour qui aime se prendre la tête et se remplir les oreilles tant que l'ensemble fonctionne. Catégorie : Blog Loisirs Date de création :
25.12.2007 Dernière mise à jour :
17.05.2008
''Le capitalisme, c'est l'exploitation de l'homme par l'homme; le syndicalisme, c'est le contraire''
Indice, chez vous: je ne sais ni ...
Cette formule est d'autant plus remarquable lorsque l'on cogite quelques secondes sur l'origine de la chatouille. Je ne vais pas refaire le sketch des Guignols sur l'audition d'Alain de Greff devant un CSA médusé par une blague sur l'enculage des moutons par Michael Kael. Encore que je vais procéder comme tel, histoire de comprendre ce qui suscite l'excitation des zygomatiques dans cette formule.
Pourquoi est-elle drôle? Parce qu'elle surprend, comme la plupart des blagues; mais aussi et surtout parce qu'elle détend en étonnant. Etonnement = protreptique, chez Aristote, c'est-à-dire l'art d'étonner le locuteur et de lui donner l'envie d'en savoir plus sur un problème. Le problème, ici, c'est celui de comprendre ce qui rend cette formule absurde et donc hilarante.
Mon avis: qu'à la différence de la surenchère qui finit par ne plus faire rire personne, témoin le trop-plein de n'importe quoi étalé par les Robins des Bois il y a quelques années de cela sur Canal +, cette citation cultive l'art de produire de l'absurde ou du paradoxal dans un contexte d'abord très sérieux. Qui baigne dans le 12e degré du début à la fin de son sketch ne fait rire que sa mère ou son neveu neuneu, et le mérite revient aux grands comiques de glisser subrepticement d'un degré à un autre pour être d'abord pris au sérieux avant de partir en sucette: De Funès, Jean Yanne, Dupontel ... qui continuent de simuler le 1er degré lorsque tout le monde les interprète au 12e. Pas donné à tout le monde de maintenir l'impression du contraire. C'est là le fameux principe du décalage entre les degrés de signification (littérale pour le comique, non-littérale pour le spectateur) dans nos actes de langage, comme l'avait bafouillé la marionnette d'Alain De Greff: le contraste produit n'est pas prévu par le spectateur et le fait rire. Pour ceux qui ont oublié la scène mythique en question, petite cure de rappel afin de ne pas mourir bête:
Pause: le paradoxe du menteur ou d'Epiménide le Crétois, le paradoxe du barbier de Russell, le paradoxe de Moore ne font pas franchement pisser de rire, sauf les Quakers ou Mormons tant habitués à une vie de chien qu'un rien amuse.
Reprise: la différence vient de ce que l'absurde de la formule ci-dessus porte autant sur la conclusion que sur celui qui la prononce, et faire du second degré suppose que le locuteur joue avec la signification littérale des mots pour bluffer son interlocuteur; rien de tel en philosophie. Epiménide n'est pas ridicule lorsqu'il prononce sa fameuse phrase paradoxale ''cet énoncé est faux'', qui est donc vrai s'il est faux et faux s'il est vrai. Aucun risque de coulante devant un tel paradoxe littéralement littéral. Une grande amie (qui se reconnaîtra, je suppose) a un jour félicité mon frère l'écrivain pour sa ''verge'' ... avec l'intention de parler de la verve de sa plume, mais le quiproquo avait de quoi la faire rougir. Conclusion: ce qu'elle a dit était ridicule et porta sur sa personne; elle eut honte; rire.
Pourquoi l'auteur de la citation ci-dessus serait-il ridicule s'il la prononçait au premier degré? Parce qu'il obtiendrait évidemment l'effet contraire (c'est le mot) de ce qu'il cherche à obtenir ou faire comprendre sur sa caisse en bois en pleine harangue militante: le syndicaliste n'est pas un libérateur s'il représente le contraire de l'homme exploitant l'homme, et c'est pour ne pas maîtriser les règles d'opposition conceptuelle qu'il fait pitié à entendre puisqu'il ne risque pas de convaincre un seul et ses auditeurs.
Explication. Le contraire de l'exploitation, c'est la libération; mais là n'est pas le problème. Le contraire de l''exploitation de l'homme par la femme, c'est l'exploitation de la femme par l'homme. Donc le contraire revient à inverser les termes d'une relation à deux places, où les deux arguments sont reliés par une relation d'exploitation; les deux arguments sont un seul et même ici, l'homme symbolisé par ''h'', et l'on obtient donc la formule logique E(h,h) pour symboliser l'exploitation de l'homme par l'homme. Plus clair, mais vraiment pas plus drôle et sans doute triste à mourir pour certains lecteurs déjà retournés à un site de bricolage. Il y a des blagues qu'il vaut mieux ne pas expliquer pour ne pas casser l'ambiance.
Je continue pour les autres, toutefois: comment inverser le couple (h,h) sans retomber sur le couple (h,h) de départ? Pas possible, donc le tribun est ridicule parce qu'il cherchait à faire effet par une formule choc et qu'il se prend les concepts dans le tapis de la contrariété. Si le syndicaliste est aussi pourri que le capitaliste ennemi, alors pourquoi militer sur une caisse en bois plus longtemps? En effet, et l'auteur de la citation que je vous soumets ici n'en pensait pas moins sur la logique du jeu de dupes syndical entre des ouvriers de base qui cotisent et des chefs de cellule qui encaissent.
Sûr que la citation fait beaucoup moins rire après les deux paragraphes ratiocinants qui précèdent; mais ils m'ont servi à introduire un thème qui me tient à coeur et que j'aborderais dans un très prochain billet: la théorie des oppositions, et l'étude des relations d'incompatibilité parmi une pléthore de concepts quotidiens. Pas si simple de définir clairement la signification du concept de contrariété, souvent confondu avec celui de contradiction. La contradiction de E(h,h) n'est pas E(h,h) mais la négation de E(h,h), c'est-à-dire l'idée que l'homme n'exploite pas l'homme. Plus rien de ridicule, ici, mais plus rien de drôle non plus si l'on conseille au piteux tribun de remplacer ''le contraire'' final par ''la contradictoire''.
C'est ce genre de distinctions entre plusieurs formes d'opposition qu'Aristote a introduites au sein de sa compilation logique, l'Organon et en particulier son Peri Hermeneais (De l'Interpretation, pour les francophones). C'est ce genre d'oppositions que le philo-gicien Robert Blanché a retrouvées dans un grand nombre de champs lexicaux: pas simplement les quantités, comme chez Aristote, mais aussi les couleurs, les relations de grandeur, les modalités, les connecteurs logiques, autant dire: aussi bien des prédicats que des opérateurs, des verbes que des noms, des propositions entières ou des termes généraux. Pour résumer: deux choses sont contraires si elles ne peuvent pas être vraies en même temps mais peuvent être fausses ensemble: ce ne pouvait pas être le cas de l'exploitation de l'homme par l'homme, vu que son prétendu contraire est tout aussi vrai que lui. Donc "l'exploitation de l'homme par l'homme" n'a pas de contraire. Donc humour.
Jusqu'où peut-on enrégimenter le discours ordinaire et expliquer ce qui peut être ou ne pas être vrai en même temps? C'est la question que mon camarade philosophard Alessio Moretti (a.k.a. ''Vertices de Nice'') s'est posé dans sa thèse en prochaine gestation finale (voir le billet ''Coups de pub: ça continue''), avec en prime un vaste arsenal logico-mathématique qui fait passer le travail d'Aristote pour simple goutte d'eau dans la mer. Chapeau, moussaillon. Gros plan sur ton boulot pour très bientôt.
N'oubliez pas de rire entre deux échauffements cérébraux; on dénature les choses à force de vouloir les analyser et les comprendre en profondeur; je l'avais dit dans le billet suivant, je l'ai démontré dans celui-ci. ''Désolé'', comme disait l'autre tête de turc des Guignols à l'époque où leurs auteurs ne se prenaient pas encore au sérieux.
Revenons à des choses plus simples, plus fuyantes mais d'autant plus agréables que l'impératif kantien à conditionalité itérative, et j'en passe des meilleures.
On dit souvent que l'on dénature les choses à force de les analyser et les recomposer par éléments irréductibles, et c'est ce que le scientifique de Cronenberg avant fini par comprendre dans "La Mouche": la chair n'est pas interprétable pour l'ordinateur, et peut-être est-ce ce genre d'informations ineffables qui nous empêche de mettre un mot, une idée ou une phrase sur nos sentiments les plus diffus. Essayons tout de même. Les madeleines ont cette propriété de perdre de leur goût lorsqu'elles sont partagées avec d'autres que soi-même, mais tant pis si cette conséquence psychanalytique (transfert de sensations internes?) altère le goût de la friandise.
Je dépose ici ce qu'il y a sans doute de plus succulent, de plus arômatisé et, donc, de moins digeste dans mes madeleines personnelles: un morceau qui fit fureur à sa sortie et tient plus aujourd'hui de la ringardise de mauvais goût que de la rêverie solitaire. C'est pourtant de rêveries que je suis pris, chaque fois que j'entends ce titre auquel j'associe des souvenirs sacrément intenses. Dans le désordre, faute de mieux: ma petite jeunesse aux alentours de 7-8 ans, le chemin de la Mazilière à Bras-sur-Meuse et les chemins sinueux qui conduisaient d'un lotissement banal à un ancien champ de bataille lunaire ... le passage de la vie de gosse à la mort des poilus, le tout sur 100 mètres de distance au fond de mon ancien village. Une époque insouciante qui me laisse rêveur mais ne me laisse pas moins une boule dans la gorge rien qu'à m'imaginer y retourner ... n'avez-vous jamais eu cette impression de nausée à l'idée de repartir (= régresser?) dans votre passé et d'y revivre tout ce qui, aujourd'hui, vous paraît dérisoire mais constituait le centre du monde à l'échelle de votre époque? Difficile à expliquer, mais je n'aimerais pas retourner dans la peau de l'être innocent = le gosse moyen que j'étais en ce temps-là. La peur de redevenir une proie facile et un être primitif ou mal constitué, comme tout enfant de bas âge qui se respecte en tant que tel?
Tant et si bien que cette madeleine pèse sur l'estomac et me donne d'autant plus l'impression d'être vivant qu'elle ne se digère pas. Que celui qui digère tout et ne craint rien s'inquiète pour son existence: elle risque de ressembler à un long tunnel froid et insignifiant. Je me trompe?
Mais lâchons plutôt le clip en question: le succès de Kajagoogoo intitulé "Too Sky" (1983), où certains reconnaîtront l'actrice dans le rôle de la serveuse supposée sexy: la championne de patins (à glace) et petite soeur de Matt Dillon dans "Prête à Tout", où Nicole Kidman campait une arriviste diabolique obnubilée par la gloire de la télévision. D'autres repéreront également le chanteur Limahl sous la coiffe punk et coloration jaune cocu, lequel Limahl interprétera par la suite le générique d'une "Histoire sans fin" ("Neverending Story", pour les puristes).
Peu importe cette digression, tant qu'elle ne me fait pas oublier mon petit mal d'estomac, si nécessaire pour me rappeler ce que le hasard (?) m'a fait être et ressentir autrefois. Nous avons tous ces impressions profondes en nous, quelques notes associées à un événement personnel et ce qu'il peut impliquer en termes de sensations psychosomatiques. J'ai tort? Je me confirme, pour le moins.
Note pour plus tard: la musique ne me fait jamais autant d'effet que lorsque les instruments principaux sont accompagnés de tons graves, de basses lointaines et de n'importe quel son qui puisse caresser les oreilles plutôt de les agresser de notes aiguës. Témoin ici la lourde basse qui rythme l'intro et joue sur la syncope; témoin aussi l'effet de la sirène lointaine au milieu du morceau et son appel à un infini inquiétant parce qu'inconnu, dont l'effet sur moi est identique à celui de la sirène dans "Psychobabble" d'Alan Parsons Project. Plein de mélancolie dans ce petit jeu anodin. Plus les accords sont bas et plaintifs, plus ça m'interpelle; toute proportion gardée sur la pseudo-loi des correspondances que j'échafaude ici entre les sons et leurs impressions sur la psyché.
J'ai bien d'autres souvenirs liés à cette époque pleine de sens pour moi bien qu'insignifiante pour tous les autres: l'ossuaire de Douaumont que je voyais depuis la fenêtre de ma chambre, les parties de foot solitaires sur un grand parc et face à une nationale qui cachait un cimetière militaire (la routine, en pays verdunois), les soirées froides et sèches où l'on rentrait d'école pour se remplir la panse d'une soupe de légumes rapeuse et trembler tous les mercredis soirs devant RTL Télévision et le spectacle rétrospectivement kitsch de "V: Les Envahisseurs" (lézards, toxines et Cie), le temps de ma première console de jeux Atari 2600 passée désormais au panthéon des archives semi-conductrices, les fins d'après-midi où j'attendais patiemment la version animée de Pac Man (générique de William Lemergie, excusez du peu) et ... Léguman, mon éternel héros hypervitaminé aux jambes en petits pois et à tête de citrouille. Comme quoi l'interprétation des faits peut changer du tout au rien en quelques années: impossible de ne pas avoir honte pour le réalisateur dans ce suit. Car non, je ne vous épargnerai pas ces quelques minutes de supplice télévisuel. Qui osera regarder cette bande jusqu'à son terme? Allez, du courage:
On est peu de choses, ou comment passer de héros à zéro en totale consternation. Et dire que son réalisateur Roland Topor n'a jamais eu à comparaître devant le TPI. Le Français a la mémoire courte, la preuve ...
Je ne sais pas si raconter des impressions intimes de ce genre peut en interpeller d'autres que moi-même. Mais il s'agit de voir si quelqu'un d'autre peut se retrouver dans ces représentations privées et y trouver un sens commun. Pour péter de nouveau dans la soie: ce serait là un moyen de mettre Frege en bémol et montrer qu'il existe une passerelle entre nos représentations privées et le sens public des mots de tous les jours.
J'ai tenté de décrire mes sensations ou impressions internes, ici. Effet secondaire, sans plus, car rien ne vaut de parler de la madeleine tant qu'on n'y a pas goûté soi-même.
(Photo: un certain air de ressemblance avec Poutine, wahr nicht?)
Un problème d'aspect technique mais que tout le monde finit par cogiter au moins un jour dans sa vie:
Y a-t-il un impératif catégorique?
Attention, terrain glissant: le problème qui suit ne cesse de finir en dérapages incontrôlés et digressions en tous genres lorsque l'on parle d'une loi pure ou inconditionnelle: l'exemple de la dénonciation du Juif au nom de la loi vichyste est devenu une tarte à la crème, de même que les problèmes de casuistique suscités par le rejet kantien d'un prétendu droit de mentir. L'ambiguïté s'est répandue à ce point que le grand humaniste Heinrich Himmler encourageait ses serviteurs SS en termes de ''chevaliers kantiens'', lorsqu'il leur fallait appliquer la solution finale sans remords ni regrets. Agir au nom de rien revient-il à se prévaloir de tout (et donc de rien)? Il est vrai que la frontière entre le tout et le rien est souvent mince et les fait se rapprocher comme les deux extrémités d'une page pliée en deux. Ne dit-on pas souvent ''parler de tout et de rien'' au sens d'une conséquence logique, car parler de tout ne revient-il pas à ne rien exclure, donc à ne rien dire en particulier? Je saute ici de Kant à Wittgenstein, mais la comparaison n'est pas innocente parce qu'il s'agira de s'interroger dans ce qui suit sur la faisabilité d'une loi morale made in Kant. Je m'explique.
Kant a proposé deux sortes de lois dans sa philosophie morale: à la question ''que dois-je faire'' qui, selon lui, constitue l'une des quatre questions fondamentales de la philosophie, l'ami de Königsberg demande qu'une distinction soit faite entre l'impératif catégorique et l'impératif hypothétique. Comme son nom l'indique, ce dernier impératif est la conséquence d'une condition préalable de type "si A alors B": je dois faire B seulement si A s'impose. Quant à l'impératif catégorique, l'ordre ne dépend d'aucune condition qui le précède et je dois faire A parce que A s'impose de lui-même.
La question qui tue, celle que tout le monde a dû se poser au moins une fois dans sa vie mais pas en ces termes abstraits: l'impératif catégorique existe-t-il?
Plutôt que de s'interroger sur l'ambiguïté remarquable d'un impératif suivi à la lettre, on peut simplement se demander s'il est jamais possible pour un individu normalement constitué d'entreprendre une action pour elle-même, sans aucune raison et sans se demander en vue de quoi, en fonction de quoi, en vertu de quoi, etc. Pas d'antécédent ni de conséquent: un acte un et unique, point. Possible? Je me tâte.
Prenez le cas du philanthrope qui légue sa fortune à une oeuvre de charité: peut-on dire de son action qu'elle est pure ou inconditionnelle, ou devrait-on suspecter plutôt un moyen de soulager ou, pire, racheter sa conscience par une bonne action déguisée en charité pure mais dissimulée derrière un réel intérêt personnel? C'est que le bonheur éternel ou le rachat d'une âme souillée n'est pas un moindre objectif pour le banquier de confession catholique, notamment. Mais un seul contre-exemple ne revient pas encore à reléguer l'impératif catégorique dans des oubliettes définitives. Je ne fais que supposer pour l'instant qu'il n'existe rien de tel: pour toute action B, B est motivé par A et cela ne souffrirait d'aucune exception; le disciple kantien devra me montrer que, au contraire, il existe au moins une action B qui n'est la conséquence d'aucun motif A. Les exemples du suicide ou du masochisme ne seront pas plus convaincants, puisque l'action de se faire souffrir ou de se tuer consiste à apporter un moindre soulagement dans une existence ou, mieux, à prendre du plaisir dans la douleur et pour des raisons psychologiques plus ou moins morbides (cf. l'allusion à Cioran et son idée de bonheur à se complaire dans le malheur, dans le billet ''Visage: Fade to Grey'').
Prendre du plaisir dans le déplaisir: une de ces expressions faussement paradoxales que l'on pourrait reformuler par ailleurs en termes d'itération ou de second ordre de discours. Ainsi, quiconque a entendu parler de l'impératif catégorique et de son statut de loi morale suprême pourrait se décider à faire du zèle et chercher à commettre un acte entièrement gratuit, exempt de tout motif préalable. Cela ne change rien à l'affaire, car on pourra dire de lui qu'il trouve son intérêt à commettre une action désintéressée ou, mieux, qu'il commet une action sans antécédent aucun parce qu'il tient à commettre une action sans antécédent aucun. Mais si tel est le cas, alors il commet cette action en vertu d'une raison préalable et cela revient à reproduire la relation hypothétique entre une raison A et une action B, quoique à un niveau de discours supérieur (A n'est plus une loi en particulier, mais l'énoncé entier de la relation conditionnelle entre A et B).
Au total, une logique mêlant ensemble des opérateurs de volonté et d'obligation pourrait contribuer à passer ce débat au peigne fin du formalisme, sans le régler pour autant car ce n'est pas là le rôle de la logique.
Sans oublier l'introduction d'un opérateur éthique de bien et de mal, parce que le kantien ne saurait se passer de l'idée de bien afin de constituer une loi morale pure. Faire de l'impératif catégorique une loi pure ou vide de tout contenu ne signifie pas en effet qu'elle est amorale, ce qui rélèverait pour le coup d'un véritable paradoxe; disons plutôt qu'une action conforme à la loi morale sera conforme à la maxime conditionnelle de Kant: ''Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle''. Traduction: si ton action est morale, elle doit être bonne pour tous les sujets et pas seulement à certains au détriment des autres. Exemples? Pas très convaincants, pour le moins. ''Sois juste'', ''Ne fais pas de mal aux autres'' ... rien que des cas dans lesquels un terme mal défini repose sur d'autres pas plus clairs. On pourra demander de ne pas voler les pièces d'un mendiant ou ne pas tuer le voisin insupportable, mais on répondra que ces prescriptions sont trop matérielles ou liées à un contexte social pour valoir par delà nos tribus civilisées.
De deux choses l'une: soit la loi est imposée pour des raisons fondamentales, auquel cas ses fondements restent à élucider. A trouver dans une science morale ou psychologique, voire les neurosciences? Kant parlait de loi pure par opposition à des choses empiriques et étudiables en surface ... soit la loi est imposée en raison des conséquences inadmissibles de sa propre négation, et il ne s'agit plus de trouver un fond de moralité de pure mais de critiquer ce que serait un monde totalement assujetti à la règle de l'intérêt ou de la condition.
Je ne trouve personnellement ni de fondement a priori ou transcendantal pour la loi morale et son statut d'impératif catégorique (qui le pourrait?), ni de raison a posteriori pour rejeter l'idée d'une concorde sociale basée sur l'impératif strictement hypothétique. Il y a des conditions mesquines (ranger sa chambre à condition de palper davantage pour les sorties du week-end), d'autres plus ambitieuses (contribuer à la libération d'Ingrid de Betancourt pour des raisons stratégiques de popularité sur le continent sud-américain; dédicace au nouveau libertador Chavès) et jusqu'à des actions dont il est parfois difficile d'extraire une condition préalable même si, pourtant, elle existe.
Les moralistes anglo-saxons ont souvent préférer parler de moeurs et de coutumes, de préférences aux lois transcendantales et aux impératifs purs et durs. Plus de souplesse et de contexte historique dans leurs règles de conduite, point d'universalité et que des généralités à géométrie variable. On peut contester les conséquences douteuses de ce jeu d'humilité spéculative: primat du relativisme, quitte à justifier l'excision des enfants nigérianes sous couvert de moeurs ''autres'' que les nôtres. On peut prétendre également que nous ne sommes pas en mesure de découvrir le contenu d'une loi universelle que tout le monde serait enclin à suivre, mais que l'on n'en pense pas moins et qu'il vaut mieux imposer ses propres préjugés que de supporter ceux des autres que nous-mêmes ne supportons pas. Mais plus question alors de parler d'universalité de la loi morale au sens propre.
Moralité: très peu, précisément, sinon le philosophe pris en étau entre une loi universelle sans contenu et des lois particulières dont les contenus l'insupportent très souvent.
Faites vos jeux, et n'hésitez pas à apporter votre grain de sel à ce débat qui nous touche tous: l'art de bien se comporter en ignorance de cause, celle de la signification du mot ''bien'' et des implications de cette ignorance sur notre condition d'étants paumés.
Pour qui souhaiterait méditer ici en toute sérénité, je lui dédie ce morceau touchant que Moby nous a légué en guise de générique de fin du monstreux ''Heat'' de Michael Mann (1995): ''God Moving Over The Face Of The Waters".
Il faudra s'arrêter plus tard sur ce modèle de confrontation entre deux âmes grises et qui ont oublié depuis longtemps les jeux de dichotomie. Sûr que Pacino et de Niro ne nous suivront dans notre quête de réponse au problème philosophique n°7. Ce n'est pas de leur ressort, ni peut-être du mien, mais eux ont quoi qu'il en soit le mérite d'agir avec talent. Le beau est-il l'avenir du bien? Pas certain non plus que la philosophie moderne me suive sur ce discours en forme de tryptique vrai-bien-beau. Car qu'est-ce que le beau? Et ce sera reparti pour un tour ...
Je laisserai cette piste toute provisoire: j'interprète l'impératif catégorique de Kant comme une règle conditionnelle sans condition. Traduction: une règle d'action dont la condition de succès préalable est précisément de n'avoir aucune condition préalable. C'est ce que j'ai appelé plus haut une règle d'itération: je veux ne pas vouloir, je désire ne pas désirer, je sais que j'ignore ... je pose comme condition de ne pas donner de condition à mon action. Il y a donc bien une condition à cette loi morale, mais une condition dont le contenu est vide parce qu'il ne peut être rempli par aucune raison particulière dans lesquels tout un chacun se retrouverait et trouverait un moindre intérêt. On obtiendrait ainsi une expression formelle de type A~A, où A servirait de modalité au sens variable.
Pas étonnant donc que Kant serve plus au grand monde lors des réceptions de l'ambassadeur qu'à grand-monde lors d'un naufrage en bateau ou d'un cas de conscience bien concret: si aucune raison concrète ou personnelle ne doit servir à mon action, et que telle est la condition de mon action (celle de ne pas en avoir, je répète), alors la loi morale de Kant s'apparente plus à une vue de l'esprit qu'à une règle pratique. Mais je me trompe peut-être sur toute la ligne. Démocratie du cause toujours, qui appelle d'ailleurs de ses voeux à ce que vous-mêmes preniez le relais. Dont acte?
S'il y a bien un concept galvaudé de nos jours et depuis un bout de temps, outre celui de "fasciste", c'est celui pas plus reluisant de "raciste". Kézako, au juste? Une moindre distinction s'imposerait entre racisme et xénophobie, ne serait-ce que pour distinguer quelques nuances derrière ce qui les assemble. Car une chose assemble l'ensemble, me semble-t-il: le souci de la différence, disons-le tout net: le différentialisme, ce qui fait plus sérieux voire universitaire.
Permettez-moi de pérorer quelques lignes avant d'entrer dans le vif du sujet: j'entends par racisme cette attitude qui consiste à maintenir une différence dans le but de préserver sa propre dignité, sous-entendu que fricoter avec une autre "race" ne peut que vous avilir. L'anti-raciste dira "gagnant-gagnant" lorsqu'on lui parle de mixité; le raciste dira "gagnant-perdant", lui perdant et le sous-être gagnant; il reste une autre catégorie qui parle de "perdant-perdant" et que l'on pourrait ranger sous le label des "racialistes" de la Nouvelle Droite. Mais j'y reviendrai plus tard.
Idée de supériorité de soi par rapport à l'autre, indispensable au raciste qui se respecte comme il peut. Parce que j'entrevois aussi et surtout dans le raciste une réaction de crainte réflexe et d'incompréhension, un faux complexe de supériorité qui cache en vérité un sentiment de complexé inférieur mal assumé. Lisez le psychanalyste Adler, vous acquiescerez ou pas. Tout le monde s'accorde au moins sur l'idée de racisme comme peur de l'autre et de l'inconnu, Céline Dion et Lara Fabian inclus. Mais allons plus loin: d'où vient cette peur, et pourquoi cette crainte de se mêler à celui que l'on considère "autre" parce qu'il est noir lorsque l'on est blanc, et inversement? Parce que l'on craint de perdre quelque chose de précieux à son contact, à tort ou à raison et il est trop facile de prêcher sur le tort afin de clore le débat avant même qu'il ne soit sérieusement ouvert. Mais quel est l'objet de la perte: la beauté du trait dolycocéphale, les coutumes de mes ancêtres qui ne peuvent convenir à l'"autre"... Il y a sans doute autant de réactions physiques que sociales dans le processus du racisme, et derrière les symptômes de tous les jours se cachent des intentions loin d'être évidentes. Sartre avait très bien croqué l'antisémite et sa logique victimaire; j'en avais parlé ailleurs, dans un billet précédent. Mais reprenons la plume-canif ...
Qui a dit:
''Le comble du racisme, c'est de tringler ce qui reboute''?
Indice, chez vous: Zivaudiard
J'imagine déjà certaines mines déconfites devant la formule rugueuse, mais celle-ci a l'avantage de parler vrai et de contenir des idées qui méritent d'être creusées, quitte à se baigner dans des eaux troubles. Car le trouble et le comportement déviant constituent les pathologies les plus intéressantes, telle l'inconsistance en logique, et qui ne suit pas cet avis n'appréciera que moyennement les lignes de ce blog dont une des vocations se veut de normaliser l'anormal ou, mieux, de rendre l'inacceptable plus acceptable. Certains en ont déjà fait l'expérience, et je les remercie encore de me l'avoir fait comprendre par le clavier.
Mais revenons à nos moutons reboutants: que veut dire cette citation? Qu'il n'y a pas plus raciste que celui qui se tape l'objet de son dégoût? Pas un signe de charité chrétienne, voire musulmane, ou d'effort pour dépasser ses propres phobies sociales, tout au contraire? Non: tringler n'est pas faire l'amour mais violenter et réduire le conjoint d'un soir à une bête de somme. Un moyen somme toutes d'avilir davantage l'autre abhorré et d'en faire un esclave le temps d'une partie de jambes en l'air où il ne s'agit pas de partager mais d'en imposer, voire de passer ses fantasmes les plus délétères sur le dos de la personne et ceci au sens propre lorsque l'être violenté est une femme. Le maître des terres coloniales qui se tapait la jolie créole selon son bon vouloir; le ziva caïd qui se tape la petit pouf' blonde au teint bien blanc les soirs de sortie en boîte, avant de l'exposer comme un trophée de chasse devant les yeux de ses potes verdâtres de jalousie ... les cas de rapports de force socio-ethniques, défi de faciès oblige, passent par ce genre de stratagème machiavélique, bien qu'une once de douceur ou d'affection puisse venir s'y mêler à force de promiscuité du dominant et de sa dominée. On pourrait en dire autant pour qui se souvient encore de Pierpoljak et sa subite conversion à l'esprit de la ganja jamaïcaine; or qui aura découvert l'auteur de la citation ci-dessus saura ce que l'intéressé pense de ces conversions de la dernière heure.
Les apparences restent donc souvent trompeuses, et les images les plus prometteuses cachent souvent des intentions parmi les plus dégueulasses. ''Mais on est en démocratie, quoi-j'veux dire, et j'suis libre avec mon corps!'' Certes. Et peu m'importe au fond, tant que mon Audiard moderne continue de sévir par la plume. Au sens propre, j'veux dire.
Des clichés en veux-tu en voila, dans un sens comme dans l'autre. Laissons les portes ouvertes où elles sont et passons du côté graveleux parce qu'il me fait rire et ne mange pas de pain, ou presque:
Question: comment expliquer les symptômes apparents de ce boulanger de base? Plus intéressant de savoir pourquoi il éructe que de s'en plaindre. Dédicace aux moralistes qui parlent si bien de devoir-être sans s'interroger plus avant sur les autres "êtres". Ne faut-il pas savoir tolérer l'intolérant? Car tolérer ne signifie pas toujours admettre mais tout au moins comprendre sans excuser par avance. Panum et circonstances ...
Nos chers médias actuels se font les antennes chaudes autour du zèle religieux de notre Président: il n'a pas le droit de faire le signe de croix en tant que premier représentant d'un pays laïc, dit-on. Pour ou contre ces signes ostentatoires d'un républicain? Rien à battre en particulier, de ce débat dont l'ingénieux corollaire pourrait être de faire oublier bon gré mal gré des affaires plus pressantes de pouvoir d'achat. Mais passons sur les intentions de la chose. Plus intéressante est la raison dont on pourrait se prévaloir de témoigner d'une affection chrétienne sans être chrétien, par exemple. Je me sens concerné par cette attitude étrange, d'où mon envie d'y voir plus clair et de le concevoir plus clairement.
J'écoute en ce moment l'excellente émission de Taddei, ''Ce soir ou jamais'' (cf. le précédent billet ''Vive le Roi?"), où le bouffon Sollers singe le scandalisé et que Charrasse lui répond plus modérément par un droit à la défense du patrimoine historique français. Pas plus laïcard que l'ancien ministre mitterrandien des Finances, ce qui n'empêche pas l'intéressé de dire qu'il aime à rappeler le souvenir des chapelles et églises magnifiques de son pays sans renier quoi que ce soit à la loi des congrégations de 1905. Je suis admiratif moi-même devant la cathédrale Saint-Etienne de ma ville, Metz et sa place d'Armes qui l'entoure. Et je me crois plutôt laïc, à supposer que je puisse deviner les conséquences de ce mot (approche pragmatique: comprendre la signification d'un mot, c'est connaître les conséquences de sa réalisation).
Contradiction dans les termes? Je trouve, plutôt et malgré moi. Peut-on admirer rétrospectivement ce que l'on devrait ne pas avoir accepté en raison de ses propres convictions morales? En effet: le laïc n'accepterait pas de financer aujourd'hui la construction de sites religieux, sinon pour créer un sentiment de concorde comme c'est le cas avec la construction progressive de mosquées en territoire d'immigration. Notons qu'il faut bien distinguer le laïc du laïcard, ou le non-religieux de l'anti-religieux.
Mais là n'est toujours pas le fond du débat auquel je veux arriver. Considérez mes billets comme un épisode des Simpsons: une scène d'introduction anodine et qui n'a finalement de rapport qu'accidentel avec la suite de la poilade (mes respects à leurs dialoguistes, en passant; que de productivité et de créativité, tout de même!) Le fond de ce billet tient à la raison pour laquelle la religion a quelque intérêt de nos jours: concorde sociale, ou croyance au Créateur de l'univers? Il y a de quoi hésiter et ceci au sein même des clercs modernes, quand on sait les affinités de l'abbé Pierre avec le communisme de son temps et les penchants gauchistes de certains curés de paroisse. Il y a des poissons volants qui ne constituent (toujours) pas la majorité du genre, certes; mais j'en viens à la question centrale, ici: peut-on être croyant sans croire en Dieu, ou peut-on pratiquer une religion sans croire à l'existence d'aucun Créateur? Les bouddhistes le font très bien, mais je m'adresse plutôt aux monothéismes selon lesquels tout a été créé par Un seul.
L'exemple des Jeunesses Ouvrières Chrétiennes et du Sillon de Marc Sangnier est un cas du genre où la parole religieuse a tenté de s'introduire dans les milieux prolétaires plus disposés à la suspicion marxiste. Mission impossible? Pas si l'on ''sécularise'' la parole en question et que le transcendantal se mue en savoir-vivre bien plus terre-à-terre. Est-ce là la mort de la religion, malgré l'intention de l'auteur dont le mouvement n'a certes pas fait long feu? Celui qui ne peut dissocier un Dieu d'une religion le pensera fermement. Je n'irai pas aussi loin. D'autres cas de principe fonctionnel existent en politique: le royalisme de raison de Charles Maurras, pour qui le régime d'un seul représentait le plus sûr moyen d'établir une autorité solide sur la population de France. Pas de croyance au pouvoir de droit divin ni au sang bleu des intéressés, chez le fondateur d'Action Française; seulement la conviction intime que certains principes ont intérêt à être pris pour vérité révélée afin d'être admis à la longue et évite l'anarchie du doute sceptique.
C'est là qu'intervient le fameux ''volontarisme doxastique'': de la notion grecque ''doxa'' à traduire par ''croyance'', cette expression lourdingue correspond à l'hypothèse bien plus intéressante selon laquelle il serait possible de croire à certaines choses parce qu'on le veut. On pourrait jouer au formalisme et définir la relation logique entre deux opérateurs de volonté et de croyance, pour les amateurs de logique modale. Mais d'autres l'ont déjà fait et en d'autres termes, et non parmi les moindres penseurs de la religion: je pense notamment à la logique de la croyance religieuse de Bochenski, philosophe, logicien et dominicain lui-même voué à la tâche épiscopale dans une Pologne indissociable des affaires sacrées (pour des raisons liées en partie à la création politique de l'Etat polonais, faut-il noter également). Contrairement à une logique doxastique de laïcs, telle celle constituée au départ par le créateur de la logique épistémique modale Jaakko Hintikka, Bochenski va plus loin que la relation entre volonté et croyance puisqu'il axiomatise la croyance comme condition de la vérité: celui qui croit à (ou en) Dieu agit de telle sorte qu'il implique l'existence de Dieu. Rien de tel dans notre monde temporel, où il ne suffit pas de croire à la hausse du pouvoir d'achat pour qu'elle passe d'objet intentionnel à réalité avérée. Mais tel est là un message à méditer de la croyance religieuse: l'inférence Bp => p laisse entendre que Dieu existe pour qui y croit, sans que la foi du pratiquant ne puisse être réductible à cette formule aux accents trop fonctionnels pour être crédible: il ne suffit pas de souhaiter les conséquences d'une croyance pour que celle-ci devienne réalité, il ne suffit pas de se répéter ''t'es un killer'' devant la glace d'une toilette de boîte pour devenir une bête de piste, etc. Combien de fois a-t-on entendu ''cela arrivera si tu y crois vraiment''?! Autant prendre ses désirs pour des réalités. Transition parfaite, puisqu'elle me donne le prétexte de placer enfin cette version semi-accoustique du ''Wish Fullfillment'' de Sonic Youth. De quoi vous faire pousser des ailes d'ange pas totalement déchu:
Pour revenir à ces croyances qui devancent la réalité, je dois préciser à charge que je n'ai jamais croisé Cindy Crawford dans ma chambre d'adolescent, à mon grand désespoir d'alors; mais j'ai tiré de cette frustration toute relative une forme de profit que l'on appellera patience, humilité ou plaisir décuplé de savoir attendre pour obtenir le meilleur. Possible que l'inférence ci-dessus ne soit valable que pour certains objets de croyance particulier, tels l'existence de Dieu. Possible aussi que l'aspect absurde de la chose procède d'une distinction discutable entre moi et le monde, intérieur et extérieur, réalisme et antiréalisme. Le monde n'est-il pas le produit de ma pensée, donc des croyances qui s'y trouvent? Pas nécessaire d'aller aussi loin pour justifier l'axiome de Bochenski, quoi qu'il en soit. D'autres raisons inciteraient à ne pas suivre cette voie, tout du moins.
Exemple: peut-on finir par croire en Dieu à force de frustration, du fait de ses absences répétées lorsque nous aurions tant besoin de Lui? Voltaire n'a pas attendu, lui, et l'a bien fait comprendre à titre posthume contre le discours plus optimiste du ''meilleur des mondes possibles'' de Leibniz. Alors quoi? Si ce n'est pas la réalisation effective de voeux profitables qui suscitent la croyance à l'existence d'un bon génie, comment expliquer ce pouvoir mystérieux qu'a le croyant religieux de croire à l'existence de ce qu'il croit? Et a-t-on besoin de croire à cette existence pour justifier le discours religieux? Deux problèmes posés, en tout:
- pourquoi croire à Dieu?
- comment croire à Dieu?
Je ne sais ni ... sinon que les deux questions ne sont peut-être pas si séparées que leur expression verbale le laisse paraître. On peut croire à l'existence pour des raisons liées à son expérience personnel de Terrien, même s'il reste difficile de comprendre une situation que l'on n'est pas sûr de pouvoir jamais éprouver soi-même. Qui est religieux: le bigot du dimanche matin, soucieux de laver ses torts honteux de la semaine passée? l'amoureux des rituels synonymes de solennité et, donc, de dignité pour sa petite personne? quiconque s'interroge sur son existence et le sens à y donner?
Je ne crois pas avoir besoin de l'hpothèse d'un Dieu pour vivre en bonne concorde avec mon prochain, mais cela ne fait pas moi un laïcard plein de fiel contre le petit curé des paroisses que les chapelles décorent avec tant de goût. Je porte un regard ''fonctionnel'' sur la chose: la religion est utile pour ses effets de ciment social, même s'il y aurait à redire sur la composition du ciment ici ou là. Certains me sortiront les accords de Latran ou le silence de la papauté de 1942 à 1945. Je n'irais pas jusqu'à ces portes ouvertes défoncées; ''de deux maux le moindre'', a dû décréter Pie XII à cette époque, et je n'épiloguerai pas sur la portée de ce cas de conscience. Je me contenterais de penser plus généralement que l'on ne peut pas croire en Quelqu'un ou Quelque Chose comme un simple moyen ou comme une raison intermédiaire pour en tirer quelque profit pour soi et les autres. Il faut un petit quelque chose de plus que l'on appellera tantôt ''foi'', tantôt ''dimension spirituelle'' ... sans explication très claire à l'appui.
Le volontarisme doxastique a ceci de paradoxal qu'il semble admettre l'hypothèse d'une convention naturelle ou d'une règle nécessaire ... oxyomores? J'en profite pour signaler ce que Jacques Bouveresse a dit des règles grammaticales de Wittgenstein: l'effet d'une force de la règle qui nous fait croire à la nécessité d'une chose très contingente. Mais ce à l'insu des locuteurs, et c'est sur cette note que je conclurai en comparant le locuteur au pratiquant et la grammaire à la religion: une affaire intérieure que les intéressés ne peuvent extérioriser, c'est-à-dire exprimer explicitement sans annuler leur autorité législatrice. Une autorité que l'''on'' crée pour s'y soumettre ensuite en sujets dociles et inconscients de ''son'' statut de créateur, pour ainsi dire. Est-ce être une victime de ses illusions que d'avoir la foi? Allons plus loin: est-ce là une illusion dont on doit se dire ''victime'' ou qui nous est salutaire, tout au contraire? Ce qu'on ne peut dire, il faut le taire, a déclaré le mystique Wittgenstein à la dernière ligne de son Tractatus. Ou plutôt: il faut taire ce que l'on ne doit dire, sous peine d'en détruire l'effet. ''Peut'', ou ''doit''? Mystère du Créateurs et/ou de ses propres créateurs et heureux ignorants.
La religion n'interdit pas l'humour, du moins je l'espère: revenons à mon prophète du rire François Pérusse et une de ses meilleures minutes du peuple, à mon goût. Dans la paix du Christ, pour la peine:
Je crois aussi et surtout que l'on obtient souvent ce que l'on souhaite pas après avoir renoncé à le souhaiter très fort: le charme naturel et la foi sont sans doute deux exemples typiques de cette loi de dénégation digne de Hegel, sur lequel je reviendrai plus tard. Amen.
Comme chaque année depuis trois ou quatre, j'ai enregistré l'Année du Zapping de Canal + et suivi ainsi la rétrospective de 2007. Où l'on montrait entre autres quelques jeunes Allemands interrogés sur la Nuit de Cristal. "Was denn"? Quatre ou cinq d'entre eux regardaient le questionneur le regard effaré, comme si cette question n'était pas à leur portée ou ne pouvait pas l'être. Trop jeunes, pas assez branchés sur l'histoire ...
Faut-il s'en plaindre ou se sentir consterné par une telle ignorance? Personnellement: non, bien que je ne les en félicite pas pour autant. Je les plaindrais pour des raisons d'instruction lacunaire et non de moralité; que cela soit clairement dit d'emblée. Pourquoi beaucoup s'en plaindront-ils au nom des bons sentiments? Car tel était l'effet attendu de l'extrait du Zapping: laisser l'événement édifiant parler de lui-même, sans besoin de commentaires pour préciser le côté scandaleux de la chose. Au contraire: parlons-en de ce scandale supposé "évident", et plutôt deux fois qu'une.
Raison de la consternation réflexe: le sacro-saint devoir de mémoire auquel nous a habitué le désastre de la Seconde Guerre Mondiale. Pour que jamais plus cela ne se reproduise, pour que le mal cesse et que le bien l'emporte; je caricature à peine, même si la démarche est honorable.
Je pose la question, à vous de me répondre si l'envie vous prend de participer au débat moral: qui n'a pas appuyé sur le champignon après avoir vu des images de grands accidentés de la route? Qui n'a pas décapsulé d'autres cannettes après avoir ramassé une biture de premier choix? L'ordre d'idées est le même que celui du devoir de mémoire: il y a en nous une certaine tendance (une tendance certaine, dirais-je même) à faire preuve d'une saine amnésie pour oublier les traumatismes mémoriels et mieux supporter le temps présent. Je ne plagierai pas Nietzsche qui, selon quelques bribes de mémoire hérités de mon année de terminale, aurait fait de l'oubli la condition même de l'existence prolongée contre le besoin fréquent d'arrêter la machine à coup de timbale dans le buffet. Il faut oublier la douleur pour supporter l'idée d'y retourner chaque journée que Logos fait, s'il y a. Mais se rappeler du pire est nécessaire pour préparer le meilleur ou, tout du moins, pour éviter que ce pire ne se reproduise, dit-on. Vraiment?
J'ai vu des images de corps sans graisse, des monticules de cadavres aux yeux vidés d'humanité et perdus dans le vide, des charniers où des kilos de squelettes s'amoncelaient sous le poids d'un tractopèle. Des images cauchemardesques au sens propre, pour un gamin de huit ans plus habitué aux lapins de Disney qu'aux destructions d'un Bloc 27. Faut-il connaître Auschwitz pour éviter l'inhumanité et faire preuve d'un humanisme de bon aloi? Faut-il traumatiser toute une jeunesse de primaires et secondaires pour préparer des lendemains qui chantent et supprimer toute trace de perversité potentielle en eux? Un mal nécessaire, dira-t-on. En attendant que l'odeur ne s'ajoute à la vue et pénètre les écrans pour ajouter le pestilentiel au monstreux. Nous y viendrons, au nom d'une humanité consciente de sa perversité potentielle. Quitte à faire de celle-ci une traumatisée du bulbe paralysée à chacune de ses actions à venir, mais cela ne semble pas effrayer la majorité.
Je ne vois pourtant aucune différence entre ces images de souffrance à répétition et la méthode Ludovico d'"Orange Mécanique". Voulez-vous la fin de la violence et la sécurité dans vos quartiers: soit, alors déposez votre liberté d'agir en échange d'un comportement réglé sur mesure. Et la liberté de conscience ou le libre arbitre, dans tout ça? Hobbes est constamment considéré comme l'apologiste de l'autocratie et du primat des forces régaliennes: personne n'accepte à haute voix son histoire de loup pour l'homme, parce qu'elle revient à douter de la capacité de ce dernier à bien user de son libre arbitre dans l'intérêt du plus grand nombre. Et dans le même temps, personne ne se plaint de ces images abrutissantes et traumatisantes dont les autorités médiatiques nous repaissent si souvent, quoique moins souvent depuis que les relations israélo-palestiniennes s'apparentent un peu moins à une affaire de blanc contre noir et que la cause juive s'efface derrière d'autres drames plus pressants. Il n'empêche que j'ai appartenu à cette jeunesse censée préparer sa conscience contre toute velléité qui xénophobe, qui destructrice.
Mais d'où vient cet appétit de nuire, sinon dans ces images de violence dont on assène les jeunes en boucle, tous les jours et sur la majorité des chaînes de télé? J'invite à regarder "Bowling for Columbine" de Michael Moore, bien moins cucul la praline que le plus fameux mais moins subtil "Fahrenheit 9.11" et où le réalisateur tente de montrer l'effet pervers des images de violence sur le citoyen-téléspectateur.
Je ne crois pas que ma mère ait jamais voulu attenter à la vie de son voisin, sauf dans des proportions acceptables et pour soulager ses humeurs passagères. Une mauvaise pensée vite effacée permet de se délester quelque peu de la pesanteur du quotidien grégaire, sans laisser de traces palpables. Bien au contraire de ce que jeux vidéo à la "shoot'em up", mangas bourrés d'hémoglibine et séries remplies de bastons amorales peuvent provoquer sur des jeunes souvent incultes et destinés à servir de futurs citoyens moyens.
Je dis qu'un bon livre ou une bonne discussion ouverte vaudront toujours mieux qu'un matraquage traumatisant et mortifère. S'il faut faire dans le morbide pour défendre le droit à la vie, s'il faut faire peur pour apprendre à aimer l'homme ... le paradoxe me paraît assez évident pour que je m'arrête là et cesse le bavardage au profit des notes.
De musique, bien évidemment et pour un titre évocateur sur fond de matraquage psychologique. "Making Plans for Nigel", du groupe XTC (1979) et qui nous servira de bol d'air pur pour un billet pas folichon:
Si nos éducateurs nationaux faisaient moins dans la fleur bleue et osaient révéler leurs propres contradictions internes aux enfants qu'ils sont censés instruire magistralement, trop magistralement, peut-être aurions-nous une chance de réfléchir un peu plus et de gloser un peu moins. Je ne suivrai donc pas un éminent philosophe français sur ce terrain minant du devoir de mémoire, pour ces raisons qui me sont propres et ne rendront peut-être pas assez justice aux siennes propres. Mais le procédé de traumatisation de masse et de pétrification des consciences adolescentes me paraît trop douteux pour la cause. Non, je ne tuerai pas en masse tant qu'un Etat ne m'en donne pas les moyens. Non, je n'ai pas dans l'idée de détruire un peuple entier avant que les médias ne m'en dissuadent. A-t-on été humain avant la télévision, a-t-on été humain avant la Shoah? Il me semble que oui, et la chose bien plus salutaire serait de s'interroger sur ce qui pousse certains à éliminer leurs congénères comme des cafards, plutôt que de nous en dissuader sans prendre connaissance de notre avis. A celle de Ricoeur, je préférerai donc la lecture de Arendt la juive. Dont les travaux sur le IIIe Reich ont eu le mérite presque insensé de prendre comme objet d'étude ce qui a provoqué la perte de nombre des siens.
"Devoir de mémoire"? Apprenons à bien agir de nous-mêmes plutôt que de ressasser les fautes des autres. Et ce qui vaut pour les Juifs vaut pour les esclaves noirs comme pour les Indiens d'Amérique. Sans oublier de nous demander ce qu'est le bien, ce qui ne sera pas une perte de temps.
On va jusqu'à verbaliser les grossiers personnages: plus de "sale bicot" sans sortir les billets de banque en échange d'une mauvaise conduite. A boire et à manger, dans cette fameuse loi Gayssot: je ne contesterai pas qu'une bonne part de nous-mêmes s'est formée à grands coups de bourrage de crâne malléable lors de notre prime jeunesse: fais pas ci, fais pas ça, sans que l'on y trouve quoi que ce soit à redire puisque notre civilité quotidienne tient souvent plus du chien de Pavlov que de l'Emile de Rousseau. A vomir également, dans cette loi de bonne conduite cosmopolite: pas sûr que verbaliser un xénophobe n'empire pas la situation et ne transforme pas le grossier personnage en frustré de l'intérieur. Il y a des cocottes qu'il vaut mieux aérer par intermittence, sous peine de la voir exploser par la suite; on établit aujourd'hui des rapports qu'il aurait été blasphématoire de faire plus tôt: témoin la relation de cause à effet entre un SOS Racisme tapageur des années 80 et un séisme de mes deux du 21 avril 2002, admise aujourd'hui et jusque dans les rangs idéalistes de la main jaune. La tolérance demande plus de patience et de retour sur soi que ne le permet l'impératif de concorde sociale, sans nul doute: n'est pas Gandhi qui veut, encore moins l'Etat s'il transforme le savoir-vivre en contredences dissuasives. Pavlov d'abord, Rousseau ensuite, ou l'art de méditer sur ce que l'on fait par réflexe. A croire que le devoir de mémoire mélange les deux sans faire dans la mesure.
Ni fier de ce que je suis, ni honteux de ce que les miens ont pu être. Simplement curieux de ce que nous serons, et je m'en contenterai sans traumatisme aucun. Parce qu'il y a des douleurs que l'on n'a pas méritées et que l'on peut éviter pour soi comme pour les autres, sans matraquage expiatoire et sans caméras à l'appui. Il y a des coups de matraque psychologique bien plus douloureux et sournois que les gourdins de CRS, parce qu'ils ne disent pas leur nom et ne laissent pas de trace apparente. Tout se passe à l'intérieur et ronge les consciences à peine formées en termes de remords, honte ou peur de soi. Bravo les artistes: quand le souci de l'autre se transforme en crainte de soi, la timbale dans le buffet n'est pas très loin et une pensée mortifère en remplace d'autres. Arrêtons ce supplice intérieur, de grâce.
Shalom, mein Bruder.
Il n'y a que deux jours de cela, j'ai pu constater à quel point la lucarne peut passer de consternante à remarquable lorsqu'elle y met du sien. Encore que le jugement d'appréciation ne tienne qu'à moi, mais c'est bien cela que l'on me permet de faire en démocratie. Démocratie, ou le pouvoir de causer toujours tant que les SMS tombent et rapportent aux chaînes si soucieuses de la doxa rentable. C'est de bonne guéguerre car, après tout, l'économie de marché n'est-elle pas le pire des systèmes économiques à l'exception, bien sûr, de tous les autres. Je m'arrêterai ici, faute de pouvoir comparer avec d'autres rapports de force que je n'ai pas encore ni n'aurai peut-être jamais l'occasion de tester.
Remarquable, disais-je, au sujet d'une émission pas trop tardive pour mes paupières et que France 3 diffuse en seconde partie de soirée, entre deux feuilles de chou de la jolie nièce de l'autre cireur de pompes professionnel. L'émission s'appelle "Ce soir ou jamais" et, franchement, j'ai apprécié le niveau de discussion auquel se sont mêlées plusieurs femmes féministes un mercredi soir, car il y a loin de la "femme féministe" au truisme. Bien plus qu'aux truies, mais c'est sans doute ici le porc de macho qui parle en moi; je renvoie toutefois à ma loi des propensions, cette tendance ni déterministe ni purement contingente mais qui expliquerait pourquoi les rombières poilues ont bien des raisons de défendre une cause lorsque la Nature leur interdit de pouvoir jouer sur l'autre tableau, celui des jeux de séduction moins cérébraux.
Que les amateurs de "faut pas généraliser", "c'est pas toujours le cas" et autres expressions soulageantes pour la conscience d'avance gênée se félicitent d'avance: les femmes présentes sur le plateau étaient non seulement subtiles dans leurs arguments mais séduisantes dans leurs traits de visage et leurs gestes d'analystes. Certes, je reste plus attiré par l'innocence sensuelle de la pouliche béate que par la voix pétaradante et péremptoire d'une Simone de Beauvoir au regard de Kalachnikov. Mais force est de constater que l'on peut être jolie sans être superficielle, et il ne suffit pas de le dire poliment pour le croire vraiment. J'ai regardé, j'ai constaté, j'ai acquiescé ... la femme qui devient telle et conquiert son autonomie, la féminité qui se construit et ne se donne pas pour rester menottée aux fourneaux ... rien que de très connu, mais c'est dans les détails apportés sur les réflexes machistes que l'émission a pris tout son intérêt. D'autant plus jubilatoire pour les neurones qu'elle a donné l'occasion de découper en fines tranches miss Sylviane Jospin-Agacinski, égérie féministe sur d'autres plateaux (Arte, une semaine plus tôt) et qui avait parlé d'une sensualité inhérente à la femme parce que disposée à porter l'enfant et, donc, à faire preuve de plus de douceur que le poilu viril. Si ce n'est pas là un discours déterministe contraire à la logique féministe ...
Encore que ... on pourrait défendre la femme de l'ex-trotskyste en parlant de propensions à la douceur plutôt que de détermination naturelle; mais le plateau de France 3 n'a pas fait cette distinction de principe, sans que cela n'enlève rien au mérite de son présentateur. Même combat le lendemain de l'émission: invitation du premier producteur des Pink Floyd pour la sortie de son livre sur l'ambiance hippie des années 60 et son influence sur les mentalités publiques.
Pink Floyd: très bien, ce qui me donne un prétexte pour diffuser le premier morceau connu du groupe de Syd Barrett (un nom prédestiné, pour le moins), avant que celui-ci ne parte en sucette et laisse la place encore chaude à Roger Waters. "Arnold Lane", de suite:
Vestige d'une époque psychédélique où le principe était de n'en avoir aucun, afin de repousser les limites du convenu et d'ouvrir de nouvelles portes pour la conscience. Une bien autre époque. Excellente basse de fond avec son jeu de decrescendo, excellente voix déjantée et maîtrisée de Syd ... mais ce n'est pas le sujet du billet qui, je le rappelle, porte sur la démocratie et sa tendance à nous abrutir à coups de marteaux reposants. Surtout pour le cerveau. Voici un texte que Desproges avait présenté en mars 1986 et qui, si on l'ajoute au "cause toujours" de Coluche et à la société du spectacle de Debord, nous donne une image plutôt cohérente de notre jeu de dupes quotidien. Place.
La démocratie
Est-il en notre temps rien de plus odieux, rien de plus désespérant, de plus scandaleux que de ne pas croire en la démocratie? Et pourtant, pourtant ... moi-même, quand on me demande: ''Etes-vous démocrate?'', je me tâte. Attitude révélatrice dans la mesure où, face à la gravité de ce genre de question, la décence voudrait plutôt que l'on cessât de se tâter.
Un ami royaliste me faisait récemment remarquer que la démocratie était la pire des dictatures, parce qu'elle est la dictature exercée par le plus grand nombre sur la minorité. Eh oui, réflechissez-y une seconde, c'est pas idiot. Pensez-y avant de reprendre inconsidérément la Bastille. Alors qu'en monarchie, en monarchie absolue notamment, la loi du prince refuse cette attitude discriminatoire puisqu'elle est la même pour les pour et pour les contre. Vous me direz que cela ne justifie pas que l'on aille dépoussiérer les bâtards d'Orléans ou ou ramasser les débris de Bourbon pour les poser sur le trône de France avec la couronne au front, le sceptre à la main et la plume où vous voudrez, je ne sais pas faire les bouquets ...
Mais convenez avec moi que ce mépris constitutionnel des minorités qui caractérise les régimes démocratiques peut surprendre le penseur humaniste qui sommeille chez tout cochon régicide. D'autant plus que, paradoxe, les intellectuels démocrates les plus sincères n'ont souvent plus d'autre but, quand ils font partie de la majorité élue, que d'essayer à tout prix d'appartenir à une minorité. Dans le milieu dit ''artistique'', où le souci que j'ai de nourrir ma famille me pousse encore trop souvent à sucer des joues dans des cocktails suintant de faux amours, on rencontre des brassées de démocrates militants qui préféreraient crever plutôt que d'être douze à avoir compris le dernier Godard et qui méprisent suprêmement le troupeau de leurs électeurs qui se pressent aux belmonderies boulevardières. Parce que ça aussi, c'est la démocratie: la démocratie, c'est la victoire de Belmondo sur Fellini; c'est aussi l'obligation pour ceux qui n'aiment pas ça de subir à longueur d'antenne le football et les embrassades poilues de ces cro-magnons décérébrés qu'on a vu s'éclater de rire sur le charnier de leurs supporters. La démocratie, c'est aussi la loi du Top 50 et des mamas gloussantes reconverties en dondons tisanières. La démocratie, c'est quand Lubic, Mozart, René Char, Reiser ou les batailleurs de chez Polack, ou n'importe quoi d'autre qu'on puisse soupçonner même de loin d'intelligence est reporté à la minuit pour que la majorité puisse s'émerveiller dès 20h30 en rotant son fromage du soir sur le spectacle irréel d'un béat trentenaire figé dans un sourire définitif de figue éclatée, et offrant des automobiles clefs en main à des pauvresses arthritiques sans défense et dépourvues de permis de conduire.
Cela dit, en cherchant bien on finit par trouver au régime démocratique quelques avantages sur les seuls autres régimes qui lui font victorieusement concurrence dans le monde actuellement, ceux si semblables de la schlag en botte noire ou du goulag rouge étoilé. D'abord, dans l'un comme dans l'autre, au lieu de vous agacer tous les soirs entre les oreilles, je fermerais ma gueule en attendant la soupe dans ma cellule aseptisée. Et puis aussi dans l'un comme dans l'autre, chez les drapeaux rouges comme chez les chemises noires, les chefs eux-mêmes ont rarement le droit de sortir tout seul le soir pour aller au cinéma du coin bras dessus bras dessous avec la femme qu'ils aiment. Les chefs des drapeaux rouges et les chefs des chemises noires ne vont qu'au pas cinglant de leurs bottes guerrières, le torse pris dans un corset de fer à l'épreuve de l'amour et des balles. Ils vont, tragiques et le flingue sur le coeur; ils vont, métalliques et la peur au ventre vers les palais blindés où s'ordonnent leurs lois de glace. Ils marchent droit sous leurs casquettes, leurs yeux durs sous verres fumés, cernés de vingt gorilles pare-chocs qui surveillent les toits pour repérer la mort.
Mais la mort n'est pas pour les chefs des drapeaux rouges ni pour les chefs des chemises noires; la mort n'est pas aux fenêtres des rideaux de fer. Elle a trop peur ... La mort est sur Stockholm; elle signe d'un trait rouge sur la neige blanche son aveu d'impuissance à tuer la liberté des hommes qui vont au cinéma, bras dessus bras dessous, avec la femme qu'ils aiment jusqu'à ce que mort s'ensuive.
J'en connais personnellement qui se retrouvent dans ce texte et préféreraient une monarchie constitutionnelle à notre république démago, d'autant plus sujette à caution qu'elle permet à quelques-uns de vivre sur la contribution du plus grand nombre pendant plusieurs mandats, aux frais de la Grande Putain dont nous sommes tous les responsables en chef et ne rechignons pas à profiter souvent des gâteries. Pain et jeux à volonté, le temps du moins d'un billet glissé dans la fente.
J'en connais d'autres, dont moi-même, qui préfèrent parler des hommes plutôt que des régimes mais qui, l'effort n'est pas manifeste, lorgnent du côté des Bataves ou des Ibères pour constater combien la prise de la Bastille était plus une disposition historique qu'une nécessité de l'Histoire avec un grand "H". Nous sommes encore drogués de ce mythe unificateur que l'on fait passer en douceur à grands coups de mémoire collective. Laquelle a bon dos, mais nous y reviendrons ailleurs.
La démocratie a encore des années devant elle tant qu'elle nous donnera l'occasion de produire des esprits critiques et chagrins en son sein, tant qu'elle nous donnera l'occasion de réfléchir sur l'accord des participes passés selon la place du complément ... on ne fait que causer ici, mais ce n'est pas déjà pas rien et c'est tant mieux.
Le propre du démocrate n'est-il pas de vouloir devenir libre tout en se demandant s'il en est capable ou si cela a même un sens? Je vous laisse juges de Desproges, du temps qu'il fait et de la différence peu substantielle entre le droit d'être un homme qui en démocratie par le peuple, qui en monarchie pour le peuple. Peuple: autre totem qu'il faudrait apprendre à corriger également. Ce blog est là pour ça, après tout, d'autant que la loi des SMS payants ne risque pas de faire la loi entre ces lignes et vos écrans. Faire l'effort de commenter et discuter sans voitures promises clefs en main à l'appui: un geste de démocrate qui se respecte, ou bien?
Je profite de l'occasion pour envoyer un autre passage d'anthologie des Pink Floyd: "Goodbye Blue Sky", tiré de leur album le plus célèbre ("The Wall", 1982) et qui reflète l'argument le plus couramment utilisé en faveur du régime démocratique. Conclusions hâtives et amalgames grossiers à venir, mais je reste quoi qu'il en soit admiratif devant ce morceau morbide tiré de l'enfance sans père de Waters et qui m'avait bien tourneboulé la première fois:
Face à ce gigantesque contre-hymne à la boucherie des guerres modernes, je répondrais simplement que la démocratie n'est pas un régime plus propice à défendre de la pire violence que les autres, monarchie en particulier. On risque moins de partir au casse-pipe avec une assemblée parlementaire que sous l'emprise d'un dictateur assoiffé de conquêtes, il est vrai; voter pour Briand était moins rentable pour les cimetières que voter pour Hitler, certes. Cela étant, la volonté de puissance et les conséquences catastrophiques des progrès techniques et industriels sont, elles, les véritables raisons de cette boucherie que l'Europe du vingtième siècle aura vécu comme le début de sa fin et que les démocraties n'auront pas su éviter, loin de là. La faute aux dictatures, qui ont commencé les premières? La faute surtout à la concentration progressive de moyens destructeurs jusqu'à la création de ce que le Président Eisenhower appellera le "Complexe Militaro-Industriel". Qui a lancé les armées de masse, l'endoctrinement des populations et la justification de "guerres pacificatrices" au nom de grands principes transcendantaux? Pas les monarchies et leurs Empires à têtes d'aigle menaçants, que je sache, mais bien plutôt les héritiers de notre Révolution Française et sa jolie Marianne aux joues roses, prêts à assumer les hectolitres de sang déversés en leur nom lorsqu'il s'agissait d'améliorer la nature humaine. Raisonnement de base: pourquoi ne pas éliminer des millions d'hommes imparfaits présents au nom de futurs hommes parfaits? Il y a des coups de martinet qui se méritent, il y a des épurations qui ne s'avouent pas mais qui s'expliquent dans le texte. Les amateurs contemporains de votes SMS ont ce moindre mérite involontaire de ne pas tirer de plans sur la comète, plus soucieux de sauver leur chanteur de soul favori que de s'interroger à risque sur le sort de l'espèce humaine. Ou l'avantage de ne pas s'instruire pour ne pas fomenter les pires idées, fautes d'idées généralistes à l'appui.
La socialisation des idées supérieures aux actes, voila ce que Waters a regretté rétrospectivement mais qu'il s'est contenté d'associer au Churchill de son enfance.
Assimiler la démocratie au moins pire des régimes est sans doute une erreur: une majorité qui se trompe est-elle préférable à une minorité qui vise juste? L'avantage du démocrate est de jouer sur le relativisme et de prétendre que "vox populi, vox dei". Soit ... mais qu'on ne vienne pas dire de la démocratie qu'elle est le meilleur rempart contre le nationalisme, comme le fit Mitterrand au début des années 90 pour justifier Maastricht d'un très sec "Le nationalisme, c'est la guerre". Ou l'art de conclure une démonstration inexistante par une lapalissade sur laquelle tout le monde s'accorde mais qui a peu à voir avec le sujet de départ. Je veux parler de la guerre comme castastrophe à laquelle toute politique qui se respecte doit chercher un moyen de se préserver. Mais lisez Carl Schmitt, si ce n'est pas là trop cher payer le prix d'une courte réflexion; et peut-être reviendrez-vous de ce postulat eudémoniste auquel nous sommes plus ou moins habitués et qui finit par faire le droit.
Pas plus la démocratie que la monarchie ne sont à jeter sans hésiter, d'après moi; je me contenterai seulement d'exclure la dictature pour ce qu'elle a d'atrophiant en termes de jeux cérébraux. Ce n'est pas la nature d'un régime qui donne le pire, mais ce que l'on en fait et ce que l'on peut en faire. Impossible de lever une armée de masse meurtrière à grande échelle sans concentration quasi-industrielle des pouvoirs; impossible de menacer quiconque d'une destruction de masse sans des moyens technologiques à l'appui. Plus un problème de nombre et de moyens qu'un problème de régime, donc. La quantité fait la qualité ou point trop n'en faut, pour ainsi dire.
Rousseau fit éloge de la république de Genève, on l'a moins entendu sur les conséquences d'une république hypercentralisée qu'il n'aura pas eu le temps de connaître. Un Chouan a moins de sang sur les mains qu'un sans-culotte, mais que ne tolérerait-on pas au nom de l'amélioration planifiée de l'espèce humaine et la libération des esprits par la conquête des territoires? "Mieux vaut le pouvoir de Tous que le pouvoir de l'Un?" Pas d'accord tant que l'Un garde la tête sur les épaules et ne joue pas au va-t-en-guerre suicidaire. Folie collective n'est pas incompatible avec assemblée représentative, après tout.
On n'en a pas fini avec les raisonnements simplistes de type démocratie=liberté=vie et autocratie=violence=mort. On n'a pas fini de tarir d'éloges le Clémenceau "Père la Victoire", que le proprette Françoise Giroux (féministe au rabais, parmi d'autres) avait couvert d'éloges dans un ouvrage de fortune. A quand un ouvrage sur Clémenceau le Père "Saignement à blanc des industries de la Sarre et de la Ruhr", vieux tribun mégalomane qui avait installé Adolf sur un plateau de fer à force d'accroître la frustration d'un peuple vaincu et humilié? Poursuivons ces rectifications en douceur, dans la limite de mes capacités de consommateur moyen.
Je terminerai sur deux expressions de notre bonne sagesse populaire, bien synthétiques à souhait:
- le mieux est l'ennemi du bien
- les bonnes intentions, l'enfer en est pavé.
Précision: si vous misez sur le pouvoir aux femmes comme rempart le plus sûr contre la tentation guerrière, c'est que vous n'avez rien compris à ce billet ou que vous portez une opinion contraire; auquel cas elle sera la bienvenue ici. A bon entendeur ...
Une autre personnalité du petit monde philosophique m'a fait le plaisir de répondre à chacune de mes sollicitations: George Englebretsen, professeur à l'Université McGill de Montréal (la même que celle de Mario Bunge, pour qui lit les commentaires) et spécialiste de la logique ancienne défendue par Fred Sommers.
Son cheval de bataille: montrer à rebours d'une histoire de la logique où seuls les vainqueurs ont raison (comme pour toute autre sorte d'histoire, bien sûr) que la logique moderne ne constitue pas la panacée. Contre l'approche fonctionnelle selon la tradition Frege-Russell, il serait bon de revenir à la logique des termes d'Aristote et de proposer un autre symbolisme, d'autres règles de formation des énoncés pour améliorer notre présentation formalisée des langues naturelles.
Je renvoie pour ceci à un ouvrage de M. Englebretsen: Logical Negation , éd. Van Gorcum (1981), 77 pp., dont je m'étais servi cet été afin de parfaire un cours sur la négation logique (ce qui tombait bien, vu le titre).
Mais c'est sur la proposition négative et son rapport aux vérifacteurs que je vous embarque à nouveau ici: c'est que le Professeur ne s'est pas contenté de titiller la logique mais a réfléchi également sur l'ontologie qui l'accompagnait chez Aristote. Voire chez d'autres, d'où quelques autres travaux de son crû sur les "faits bruts" et la constitution du monde en termes de relations d'objets et de faits constitutifs.
Ma saga, dans tout ça? Voici ce que G. Englebretsen pense de la question posée précédemment à Greg Restall:
Quant à l'affirmation selon laquelle les propositions fausses sont simplement des propositions qui ne sont pas rendues vraies par un vérifacteur, j'éprouve une grande sympathie pour elle. Il n'y a évidemment pas de ''faits négatifs'' qui rendent vraies ces propositions. Je considère que lorsqu'une proposition (négative ou autre) est vraie, elle est rendue vraie par un fait (vérifacteur). Il s'ensuit que pour toute proposition vraie donnée, sa contradictoire sera fausse (n'est pas rendue vraie par un fait).
Pas de quoi produire un dialogue, pour l'instant, car j'attends encore les commentaires de M. Englebretsen sur ma dernière réplique à Jago-Jedai. Et cela dit, un détail du passage ci-dessus mérite déjà un petit arrêt-pipi:
Une proposition p qui n'est pas rendue vraie par un vérifacteur est fausse. Symboliquement: ~Ea => F(a,p)
Ceux qui ont lu mon dernier article contre Jago sauront à quoi je m'en tiens: pas à cette inférence, en tout cas, puisque l'absence de fait pour p n'implique pas chez moi la vérité de ~p. La fausseté exige pour ma part l'existence d'un fait pour la vérité de ~p, et ce qui distingue Englebretsen de moi-même tient une fois encore aux conditions d'assignation de vérité et de fausseté d'une proposition. Il faut un fait pour moi, il n'en faut pas toujours pour Englebretsen, Jago et Bourne.
Notez toutefois que M. Englebretsen prend le problème dans un autre sens que celui de la vérité des propositions négatives: il parle de la fausseté de propositions affirmatives, et ce choix ne me semble pas accidentel.
Pour la raison suivante: Aristote admettait deux formes de négation, que Englebretsen a qualifiées de "contraffirmation" et "dénégation" (= denial, en anglais). Dans le premier cas, le locuteur affirme que "Chirac n'est pas un clown"; dans le second cas, il nie que Chirac le soit. La différence est parfois mince, mais pas toujours puisqu'il devient insensé d'affirmer une proposition négative lorsque le terme sujet n'existe tout simplement pas. Il est insensé ou dépourvu de sens d'affirmer aujourd'hui que "Le 342e Président de la République Française est un clown", alors qu'il est parfaitement vrai de nier qu'il le soit puisque ce 342e n'existe pas encore.
En bref: les conditions de vérité d'une contraffirmation et d'une dénégation diffèrent lorsque le terme sujet est vide, i.e. ne dénote rien d'existant. Or c'est précisément le cas pour les propositions portant sur un fait indéterminé: il n'y a rien sur quoi la proposition porte déjà, donc il est à la fois insensé d'affirmer la veille qu'une bataille navale aura lieu la veille (sauf si l'on est fataliste ou que l'on souscrit plus généralement au déterminisme des événements futurs) et vrai de le nier. Au sens d'Aristote, en tout cas.
Moralité: si nier que la bataille navale ait lieu donne quelque chose de vrai, l'affirmer devrait donner quelque chose de faux.
Englebretsen a-t-il finalement montré que j'ai tort et que les Jedais ont raison: que la négation d'une proposition p portant sur un fait indéterminée peut être qualifiée de vrai, dans la mesure où p peut être qualifiée de fausse?
NON!!! Je résiste toujours et encore à cette idée d'assimiler vérité et fausseté à toute proposition qui ne dénote rien et parle d'un fait encore inexistant, qu'il ait lieu ou qu'un autre fait incompatible lui barre la route de l'actualisation.
Il me semble que la dénégation dont parle Englebretsen est un acte de dfscours: il est juste ou correct de ne pas affirmer quelque chose sur un sujet qui n'existe pas. Je renvoie ici à l'approche de Strawson en termes de présupposition existentielle comme condition minimale de vérité ou fausseté d'un énoncé. Et puisqu'un dessin vaut souvent bien mieux que de longs discours (un peu tard pour le constater, ici), voici une comparaison des approches épistémique et ontologique de la vérité, dont Bourne m'avait reproché de faire un mélange confondant et de l'associer injustement à Bourne. Je placerai la dénégation d'Aristote dans la théorie épistémique, partie "incorrect" (valeur d'une déclaration, qu'il ne faut pas confondre avec la valeur de vérité d'une proposition).
Théorie épistémique CORRECT INCORRECT
Théorie ontologique
VRAI NI VRAI NI FAUX FAUX
NON-VRAI
Théorie modale
NECESSAIRE CONTINGENT IMPOSSIBLE
NON-NECESSAIRE
La répartition des valeurs se fait sur deux étages, et la théorie épistémique ne contient que deux valeurs possibles qui sont la correction et l'incorrection. Ce qui n'est pas sans rapport avec la thèse de réduction de Suszko (cf. "Problème Philosophique n°1", mais j'y reviendrai plus tard).
Une théorie formelle des valeurs de vérité permettrait d'apporter un peu d'éclairage et de distinction entre les différentes interprétations que nous avons des valeurs de vérité. Ce qui constitue précisément mon projet postdoctoral, avec l'appui de M. Englebretsen mais sans admettre ses règles de valuation pour autant.
Je m'en tiendrai une fois encore à ceci:
T(a,~p) = F(a,p)
E!a => F(a,p), où a est un fait incompatible avec ce qui permettrait de rendre p vraie.
Il me faut donc quoi qu'il en soit un fait sonnant et trébuchant pour attribuer qui la vérité, qui la fausseté à une proposition, qu'elle soit affirmative ou négative. Attribuer la vérité à une négation, c'est restaurer la distinction que j'avais faite contre Bourne entre "être vrai" et "dire la vérité".
Je m'en tiendrai là pour l'instant, parce qu'un match de ping m'attend dans une heure et que je vais être foutrement en retard. Comme toujours, mais ce ne sont là que des contingences devant l'essentiel qui suit. La musique, avec un bon Basement Jaxx qui déchire son espèce naturelle:
Se laisser porter par le flux universel ... pardon, le flot plein de vie plutôt que l'hésitation pleine de mort. Il y a plus de risques de mourir lorsqu'on joue avec le feu; certes. Réponse: primo, "on prend des risques en promenant son chien-chien", dixit Al Pacino dans Heat; secundo, il y a aussi plus de risques de mourir d'ennui lorsque l'on ne joue pas. Mourir pour rien ni personne, donc. Choix plus difficile, dès lors, et remplir un frigo pour deux mioches à cultiver ne constitue pas une panacée en soi.
Durée, intensité ... je ne reviendrai pas sur cette antienne pour indécis. "On a toute l'éternité pour se reposer", n'aurait pas dit Parménide mais son contraire ignifugé Héraclite.
Quel rapport entre le mouvement perpétuel du présocratique et le flot musical de Josh Homme? Lisez les paroles qui suivent et vous comprendrez mieux. Sinon, dites-le et j'en ferai la traduction plus tard:
"Go with the Flow":
She said "i'll throw myself away,
They're just photos after all"
I can't make you hang around.
I can't wash you off my skin.
Outside the frame, is what we're leaving out
You won't remember anyway
I can go with the flow
Don't say it doesn't matter (with the flow) matter anymore
I can go with the flow (I can go)
Do you believe it in your head?
It's so safe to play along
Little soldiers in a row
Falling in and out of love
Something sweet to throw away.
I want something good to die for
To make it beautiful to live.
I want a new mistake, loses more than hesitates.
Do you believe it in your head?
I can go with the flow
Don't say it doesn't matter (with the flow) matter anymore
I can go with the flow (I can go)
Do you believe it in your head? X3
Qui ne voudrait pas "something good to die for"? Reste à s'entendre sur la marchandise, et Brassens n'a pas dit le contraire.
Avec la permission expresse de son interlocuteur privilégié, voici l'extrait d'une petite discussion en ligne que j'ai eu le plaisir de mener avec Greg Restall. Comment vivait-on avant internet? Je ne sais ni ... l'avantage d'écrire à un professeur à la fois connaisseur et suffisamment sympathique pour daigner vous répondre le jour même de votre mail. Ce qui est loin d'être toujours le cas, et je connais certains lecteurs de ce billet qui confimeront en silence.
Le sujet: les vérifacteurs, toujours et encore au milieu de la saga métaphysique qui attend son prochain volet.
A la question de savoir ce que Greg entendait par un "vérifacteur" et s'il admettait les "faits négatifs", plusieurs distinctions conceptuelles on été faites qui m'ont permis d'y voir plus clair sur Jago-Jedai, notamment. Précision: ledit Jedai m'a répondu hier à un mail daté de Noël ... aucun signe de dédain dans son retard, seulement une paresse toute flegmatique dont il m'a fait part. Il faut savoir attendre pour apprécier.
Le dialogue, donc, puis quelques précisions qui s'ensuivront.
Question de départ: schangels l'absence d'un fait pour p entraîne-t-elle que ~p est vraie?
(Sujet central de la saga Bourne&Jago vs. schangels, pour rappel)
Greg Quant à ta question: à n'en pas douter, si tu penses que p est vraie ssi il y a un vérifacteur pour p, alors il est naturel d'en conclure à la fois que p n'est pas vraie ssi il n'y a pas de vérifacteur pour p et que ~p est vraie ssi il y a un vérifacteur pour ~p. Si tu penses que ~p est vraie ssi p n'est pas vraie, alors cela devrait être équivalent.
schangels Tu as raison sur ce point: si nous avons (E!a => p), alors nous avons (~p => ~E!a) par contraposition. Mais mon argument central porte sur la relation entre "~p", "ne pas être vrai", et "être faux".
Greg Certes. Je comprends bien.
schangels Si "le fait pour p de n'être pas vraie" est une conséquence logique du "fait de ne pas avoir de vérifacteur correspondant", cela implique-t-il que ~p est "vraie", comme le prétend l'article initial de Bourne? Je ne pense pas, en raison de mon peu de sympathie pour les faits négatifs. Donc le tiers exclu ne peut pas être maintenu lorsqu'il n'y a pas de vérifacteur à l'appui.
Greg C'est juste.
schangels L'essentiel de ma remarque concerne donc la relation logique entre le fait pour p de ne pas être vraie et le fait pour ~p d'être vraie: je refuse cette inférence, d'où la position de type intuitionniste que j'associe à Aristote dans son Ch. IX de De l'Interprétation. Chose assez ironique, peut-être, puisque le Stagirite voulait maintenir le tiers exclu. Mais si c'est le cas, son supposé refus des "faits négatifs" (qu'est-ce qu'un "fait", selon lui?) aurait dû l'amener à accepter la non-vérifonctionnalité ainsi que dans la supervaluation de van Fraassen.
Greg C'est juste – cela permet de comprendre position.
schangels Un autre détail qui a son importance: Patzig a prétendu que parler de la vérité d'une proposition complexe n'avait pas de sens pour Aristote.
Greg La difficulté, bien entendu, est de découvrir ce que pourrait être un vérifacteur pour des exemples de propositions de ce genre (telle la déclaration selon laquelle n'y a pas de licornes).
schangels Le problème apparaît en rapport aux vérifacteurs des propositions négatives, en effet! Et je suppose que tu es toi-même très familier de ce genre de sujet (depuis Russell&Demos jusqu'à Beall&Read ... et tes propres articles sur la question).
Greg Je pense que les théories robustes des vérifacteurs devraient prétendre qu'il y a des choses de ce genre, même si ce point de vue est plus radical que bon nombre de personnes veulent le dire, puisqu'elle t'engage soit dans sur des faits de totalité, ou sur d'autres entité étranges comme les absences.
schangels Un point de vue très métaphysique et exotique, en effet. Admets-tu personnellement les vérifacteurs pour ce que l'on appelle les "faits complexes", ce qui revient par exemple à faire une distinction entre les vérifacteurs de A et B et les vérifacteurs de A&B? Cela revient à discréditer la théorie de l'image du Tractatus de Wittgenstein et son ontologie composée de faits atomiques.
Greg Je ne défends de théorie en particulier, ici – je ne suis pas engagé sur une position concernant les vérifacteurs. Lorsque je réfléchis sur l'idée de vérifacteurs qui entraînent l'existence (x |= p iff E!x => p), je ne vois alors aucune raison de penser qu'il y a "un" vérifacteur ou un unique vérifacteur minimal pour les énoncés particuliers. Je ne pense pas qu'il y ait une distinction ou quoi que ce soit d'autre à faire entre le type de vérifacteur pour A&B et celui pour A ou pour B (ou pour ~A). Mais pour les conjonctions ou négations ''particulières'', ou les déclarations quantifiées universellement, il se peut que le vérifacteur exigé repose sur une position métaphysique particulièrement exotique. En revanche, si tu penses qu'il y a un seul vérifacteur minimal pour ''toute'' vérité –un objet w tel que pour tout p, si p alors (E!w => p) – alors celui-ci fonctionnera comme un vérifacteur pour "tout". Ce serait quelque chose qui existe dans le monde et en aucune autre circonstance. S'il y a une chose de ce genre, elle compte comme un vérifacteur pour tout ...
- Transition de Greg sur les entités appelées "absences" qui sont censées rendre vraies les propositions existentielles négatives, de type "Il n'y a pas de licornes" -
Greg Ces entités exotiques n'ont rien de très aguichant pour un humien, à tout le moins, lequel n'aime pas les connexions nécessaires entre des existences distinctes - cet objet que voici (qui rend vrai le fait qu'il n'y a pas de licornes) ne semble exister (par nécessité) que lorsque d'autres choses n'existent pas. Qu'est-ce donc? Certaines aiment à qualifier ces choses de "faits négatifs", bien que j'apprécie pas ce vocabulaire. Un fait ou vérifacteur "de totalité" (quelque chose qui rend vrai toute vérité) rendra vraies la totalité des vérités négatives, mais il ne semble pas particulièrement "négatif".
schangels Parler de "faits" a de quoi laisser perplexe, d'autant plus pour moi qui apprécie la vision du monde holistique de Quine et ne favorise pas une distinction claire et nette entre faits et théories.
Comment défininirais-tu un "fait", à la fois par rapport aux propositions et aux événements? Je serais enclin à présenter un fait comme un événement qui s'est déjà produit, de sorte qu'il n'y aurait pas de "fait" pour la bataille navale d'Aristote.
Greg Je ne sais pas ... je pense qu'il y a une véritable discontinuité sur la façon dont les gens pensent les faits. Il y a la conception linguistique (le double d'une proposition vraie) et il y a la conception ontologique, tel le vérifacteur (une ''chose'' dont l'existence entraîne la vérité d'une proposition). Je préfère le second portrait, mais dans ce portrait il n'est pas nécessaire d'avoir une chose telle que "le fait" que p. Après tout, il se peut qu'il y ait plus d'une chose dont l'existence entraîne p.
En ce qui concerne la bataille navale, ce que tu considères comme un fait s'il y en a un peut ne pas être quelque chose qui existe (ou existe pleinement) "à présent". Quant à savoir si tu entends par exister un sens différent (ou atemporel), cela dépend des positions métaphysiques en jeu...
schangels A moins de faire une distinction fondamentale entre énoncés ("une bataille navale aura lieu") et propositions (qu'une bataille navale a lieu, avec ce que l'on appelle un "présent spécieux"), comme l'ont fait Kneale&Kneale et Patzig, de sorte que l'introduction de faits positifs et négatifs paraîtrait hors de propos ou résulter d'une présentation faussée du problème.
Greg Ainsi, certains proposent une doctrine plus faible que l'affirmation selon laquelle chaque vérité a un vérifacteur – telle celle selon laquelle toute vérité a un vérifacteur ou n'a pas de falsifacteur, où un falsifacteur pour "il n'y pas de licornes" est un vérifacteur pour ''il y a une licorne''.
Ton exemple ci-dessus ressemble à quelque chose comme F~p = Tp
En résulte-t-il aussi qu'un falsifacteur pour "Il y a des licornes" est un vérifacteur pour "Il n'y a pas de licornes", c'est-à-dire: Fp = T~p?
Eh bien, disons que cela ''peut'' s'en suivre mais, comme tu le signales plus bas, cela ne ''doit pas'' s'en suivre.
schangels Ma propre position consiste à refuser l'inférence Fp = T~p et à admettre seulement Fp = ~Tp. En un mot, la question de savoir si un falsifacteur est équivalent à un non-vérifacteur n'est pas claire pour moi. Il ne l'est pour Aristotle, ce que j'ai prétendu contre la position de Bourne&Jago.
Greg Une doctrine plus faible encore (qui ne mérite guère l'appellation de théorie des "vérifacteurs", je pense) est l'affirmation selon laquelle la vérié survient sur l'être – il n'y a pas deux mondes qui s'accordent sur ce qui existe tant qu'ils ne s'accordent pas sur ce qui est vrai.
Notez la prudence de Greg dans ses affirmations et ses prises de position: il ne s'agit pas tant de statuer sur le vérifacteur que de soupeser les implications de chaque position. Une posture toute conditionnelle de sa part et qui caractérise selon moi le travail du philosophe analytique.
On aimerait parfois que le travail d'inventaire méticuleux s'accompagne également d'une conviction personnelle de la part des auteurs. Mais comment et pourquoi s'engager sur la nature des vérifacteurs ou la théorie de la vérité-correspondance qui l'enveloppe? Difficile d'engager sa personne sur des questions aussi abstraites et détachées de nos intérêts quotidiens, certes.
Je reviendrai également sur la remarque d'un autre auteur connaisseur et pas moins sympathique, dans un billet à venir dès cet après-midi (si possible).
D'ici là, je profite de ces envolées métaphysique pour déposer quelques notes du plus conceptuel des compositeurs de rock symphonique: Alan Parsons. Et puisqu'un (psycho)trope peut toujours en cacher un autre en dehors de l'espace-temps, autant servir deux morceaux à la suite.
"Mammagamma" (1982), pour commencer avec le plus couronné des albums de l'ex-Alan Parsons Project: un morceau instrumental que j'ai entendu quelques centaines de fois pendant ma prime jeunesse verdunoise, à une époque où les visites familiales du dimanche midi s'accompagnaient de routes vallonnées aussi douloureuses pour l'estomac que l'odeur des Peter Stuyvesant fumées par mon conducteur de père. Mais je m'égare.
"The Raven" (1976), pour terminer avec le tout premier album dédié à Edgar Alan Poe: