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Pour qui aime se prendre la tête et se remplir les oreilles tant que l'ensemble fonctionne. Catégorie : Blog Loisirs Date de création :
25.12.2007 Dernière mise à jour :
03.07.2008
Nos chers médias actuels se font les antennes chaudes autour du zèle religieux de notre Président: il n'a pas le droit de faire le signe de croix en tant que premier représentant d'un pays laïc, dit-on. Pour ou contre ces signes ostentatoires d'un républicain? Rien à battre en particulier, de ce débat dont l'ingénieux corollaire pourrait être de faire oublier bon gré mal gré des affaires plus pressantes de pouvoir d'achat. Mais passons sur les intentions de la chose. Plus intéressante est la raison dont on pourrait se prévaloir de témoigner d'une affection chrétienne sans être chrétien, par exemple. Je me sens concerné par cette attitude étrange, d'où mon envie d'y voir plus clair et de le concevoir plus clairement.
J'écoute en ce moment l'excellente émission de Taddei, ''Ce soir ou jamais'' (cf. le précédent billet ''Vive le Roi?"), où le bouffon Sollers singe le scandalisé et que Charrasse lui répond plus modérément par un droit à la défense du patrimoine historique français. Pas plus laïcard que l'ancien ministre mitterrandien des Finances, ce qui n'empêche pas l'intéressé de dire qu'il aime à rappeler le souvenir des chapelles et églises magnifiques de son pays sans renier quoi que ce soit à la loi des congrégations de 1905. Je suis admiratif moi-même devant la cathédrale Saint-Etienne de ma ville, Metz et sa place d'Armes qui l'entoure. Et je me crois plutôt laïc, à supposer que je puisse deviner les conséquences de ce mot (approche pragmatique: comprendre la signification d'un mot, c'est connaître les conséquences de sa réalisation).
Contradiction dans les termes? Je trouve, plutôt et malgré moi. Peut-on admirer rétrospectivement ce que l'on devrait ne pas avoir accepté en raison de ses propres convictions morales? En effet: le laïc n'accepterait pas de financer aujourd'hui la construction de sites religieux, sinon pour créer un sentiment de concorde comme c'est le cas avec la construction progressive de mosquées en territoire d'immigration. Notons qu'il faut bien distinguer le laïc du laïcard, ou le non-religieux de l'anti-religieux.
Mais là n'est toujours pas le fond du débat auquel je veux arriver. Considérez mes billets comme un épisode des Simpsons: une scène d'introduction anodine et qui n'a finalement de rapport qu'accidentel avec la suite de la poilade (mes respects à leurs dialoguistes, en passant; que de productivité et de créativité, tout de même!) Le fond de ce billet tient à la raison pour laquelle la religion a quelque intérêt de nos jours: concorde sociale, ou croyance au Créateur de l'univers? Il y a de quoi hésiter et ceci au sein même des clercs modernes, quand on sait les affinités de l'abbé Pierre avec le communisme de son temps et les penchants gauchistes de certains curés de paroisse. Il y a des poissons volants qui ne constituent (toujours) pas la majorité du genre, certes; mais j'en viens à la question centrale, ici: peut-on être croyant sans croire en Dieu, ou peut-on pratiquer une religion sans croire à l'existence d'aucun Créateur? Les bouddhistes le font très bien, mais je m'adresse plutôt aux monothéismes selon lesquels tout a été créé par Un seul.
L'exemple des Jeunesses Ouvrières Chrétiennes et du Sillon de Marc Sangnier est un cas du genre où la parole religieuse a tenté de s'introduire dans les milieux prolétaires plus disposés à la suspicion marxiste. Mission impossible? Pas si l'on ''sécularise'' la parole en question et que le transcendantal se mue en savoir-vivre bien plus terre-à-terre. Est-ce là la mort de la religion, malgré l'intention de l'auteur dont le mouvement n'a certes pas fait long feu? Celui qui ne peut dissocier un Dieu d'une religion le pensera fermement. Je n'irai pas aussi loin. D'autres cas de principe fonctionnel existent en politique: le royalisme de raison de Charles Maurras, pour qui le régime d'un seul représentait le plus sûr moyen d'établir une autorité solide sur la population de France. Pas de croyance au pouvoir de droit divin ni au sang bleu des intéressés, chez le fondateur d'Action Française; seulement la conviction intime que certains principes ont intérêt à être pris pour vérité révélée afin d'être admis à la longue et évite l'anarchie du doute sceptique.
C'est là qu'intervient le fameux ''volontarisme doxastique'': de la notion grecque ''doxa'' à traduire par ''croyance'', cette expression lourdingue correspond à l'hypothèse bien plus intéressante selon laquelle il serait possible de croire à certaines choses parce qu'on le veut. On pourrait jouer au formalisme et définir la relation logique entre deux opérateurs de volonté et de croyance, pour les amateurs de logique modale. Mais d'autres l'ont déjà fait et en d'autres termes, et non parmi les moindres penseurs de la religion: je pense notamment à la logique de la croyance religieuse de Bochenski, philosophe, logicien et dominicain lui-même voué à la tâche épiscopale dans une Pologne indissociable des affaires sacrées (pour des raisons liées en partie à la création politique de l'Etat polonais, faut-il noter également). Contrairement à une logique doxastique de laïcs, telle celle constituée au départ par le créateur de la logique épistémique modale Jaakko Hintikka, Bochenski va plus loin que la relation entre volonté et croyance puisqu'il axiomatise la croyance comme condition de la vérité: celui qui croit à (ou en) Dieu agit de telle sorte qu'il implique l'existence de Dieu. Rien de tel dans notre monde temporel, où il ne suffit pas de croire à la hausse du pouvoir d'achat pour qu'elle passe d'objet intentionnel à réalité avérée. Mais tel est là un message à méditer de la croyance religieuse: l'inférence Bp => p laisse entendre que Dieu existe pour qui y croit, sans que la foi du pratiquant ne puisse être réductible à cette formule aux accents trop fonctionnels pour être crédible: il ne suffit pas de souhaiter les conséquences d'une croyance pour que celle-ci devienne réalité, il ne suffit pas de se répéter ''t'es un killer'' devant la glace d'une toilette de boîte pour devenir une bête de piste, etc. Combien de fois a-t-on entendu ''cela arrivera si tu y crois vraiment''?! Autant prendre ses désirs pour des réalités. Transition parfaite, puisqu'elle me donne le prétexte de placer enfin cette version semi-accoustique du ''Wish Fullfillment'' de Sonic Youth. De quoi vous faire pousser des ailes d'ange pas totalement déchu:
Pour revenir à ces croyances qui devancent la réalité, je dois préciser à charge que je n'ai jamais croisé Cindy Crawford dans ma chambre d'adolescent, à mon grand désespoir d'alors; mais j'ai tiré de cette frustration toute relative une forme de profit que l'on appellera patience, humilité ou plaisir décuplé de savoir attendre pour obtenir le meilleur. Possible que l'inférence ci-dessus ne soit valable que pour certains objets de croyance particulier, tels l'existence de Dieu. Possible aussi que l'aspect absurde de la chose procède d'une distinction discutable entre moi et le monde, intérieur et extérieur, réalisme et antiréalisme. Le monde n'est-il pas le produit de ma pensée, donc des croyances qui s'y trouvent? Pas nécessaire d'aller aussi loin pour justifier l'axiome de Bochenski, quoi qu'il en soit. D'autres raisons inciteraient à ne pas suivre cette voie, tout du moins.
Exemple: peut-on finir par croire en Dieu à force de frustration, du fait de ses absences répétées lorsque nous aurions tant besoin de Lui? Voltaire n'a pas attendu, lui, et l'a bien fait comprendre à titre posthume contre le discours plus optimiste du ''meilleur des mondes possibles'' de Leibniz. Alors quoi? Si ce n'est pas la réalisation effective de voeux profitables qui suscitent la croyance à l'existence d'un bon génie, comment expliquer ce pouvoir mystérieux qu'a le croyant religieux de croire à l'existence de ce qu'il croit? Et a-t-on besoin de croire à cette existence pour justifier le discours religieux? Deux problèmes posés, en tout:
- pourquoi croire à Dieu?
- comment croire à Dieu?
Je ne sais ni ... sinon que les deux questions ne sont peut-être pas si séparées que leur expression verbale le laisse paraître. On peut croire à l'existence pour des raisons liées à son expérience personnel de Terrien, même s'il reste difficile de comprendre une situation que l'on n'est pas sûr de pouvoir jamais éprouver soi-même. Qui est religieux: le bigot du dimanche matin, soucieux de laver ses torts honteux de la semaine passée? l'amoureux des rituels synonymes de solennité et, donc, de dignité pour sa petite personne? quiconque s'interroge sur son existence et le sens à y donner?
Je ne crois pas avoir besoin de l'hpothèse d'un Dieu pour vivre en bonne concorde avec mon prochain, mais cela ne fait pas moi un laïcard plein de fiel contre le petit curé des paroisses que les chapelles décorent avec tant de goût. Je porte un regard ''fonctionnel'' sur la chose: la religion est utile pour ses effets de ciment social, même s'il y aurait à redire sur la composition du ciment ici ou là. Certains me sortiront les accords de Latran ou le silence de la papauté de 1942 à 1945. Je n'irais pas jusqu'à ces portes ouvertes défoncées; ''de deux maux le moindre'', a dû décréter Pie XII à cette époque, et je n'épiloguerai pas sur la portée de ce cas de conscience. Je me contenterais de penser plus généralement que l'on ne peut pas croire en Quelqu'un ou Quelque Chose comme un simple moyen ou comme une raison intermédiaire pour en tirer quelque profit pour soi et les autres. Il faut un petit quelque chose de plus que l'on appellera tantôt ''foi'', tantôt ''dimension spirituelle'' ... sans explication très claire à l'appui.
Le volontarisme doxastique a ceci de paradoxal qu'il semble admettre l'hypothèse d'une convention naturelle ou d'une règle nécessaire ... oxyomores? J'en profite pour signaler ce que Jacques Bouveresse a dit des règles grammaticales de Wittgenstein: l'effet d'une force de la règle qui nous fait croire à la nécessité d'une chose très contingente. Mais ce à l'insu des locuteurs, et c'est sur cette note que je conclurai en comparant le locuteur au pratiquant et la grammaire à la religion: une affaire intérieure que les intéressés ne peuvent extérioriser, c'est-à-dire exprimer explicitement sans annuler leur autorité législatrice. Une autorité que l'''on'' crée pour s'y soumettre ensuite en sujets dociles et inconscients de ''son'' statut de créateur, pour ainsi dire. Est-ce être une victime de ses illusions que d'avoir la foi? Allons plus loin: est-ce là une illusion dont on doit se dire ''victime'' ou qui nous est salutaire, tout au contraire? Ce qu'on ne peut dire, il faut le taire, a déclaré le mystique Wittgenstein à la dernière ligne de son Tractatus. Ou plutôt: il faut taire ce que l'on ne doit dire, sous peine d'en détruire l'effet. ''Peut'', ou ''doit''? Mystère du Créateurs et/ou de ses propres créateurs et heureux ignorants.
La religion n'interdit pas l'humour, du moins je l'espère: revenons à mon prophète du rire François Pérusse et une de ses meilleures minutes du peuple, à mon goût. Dans la paix du Christ, pour la peine:
Je crois aussi et surtout que l'on obtient souvent ce que l'on souhaite pas après avoir renoncé à le souhaiter très fort: le charme naturel et la foi sont sans doute deux exemples typiques de cette loi de dénégation digne de Hegel, sur lequel je reviendrai plus tard. Amen.
Comme chaque année depuis trois ou quatre, j'ai enregistré l'Année du Zapping de Canal + et suivi ainsi la rétrospective de 2007. Où l'on montrait entre autres quelques jeunes Allemands interrogés sur la Nuit de Cristal. "Was denn"? Quatre ou cinq d'entre eux regardaient le questionneur le regard effaré, comme si cette question n'était pas à leur portée ou ne pouvait pas l'être. Trop jeunes, pas assez branchés sur l'histoire ...
Faut-il s'en plaindre ou se sentir consterné par une telle ignorance? Personnellement: non, bien que je ne les en félicite pas pour autant. Je les plaindrais pour des raisons d'instruction lacunaire et non de moralité; que cela soit clairement dit d'emblée. Pourquoi beaucoup s'en plaindront-ils au nom des bons sentiments? Car tel était l'effet attendu de l'extrait du Zapping: laisser l'événement édifiant parler de lui-même, sans besoin de commentaires pour préciser le côté scandaleux de la chose. Au contraire: parlons-en de ce scandale supposé "évident", et plutôt deux fois qu'une.
Raison de la consternation réflexe: le sacro-saint devoir de mémoire auquel nous a habitué le désastre de la Seconde Guerre Mondiale. Pour que jamais plus cela ne se reproduise, pour que le mal cesse et que le bien l'emporte; je caricature à peine, même si la démarche est honorable.
Je pose la question, à vous de me répondre si l'envie vous prend de participer au débat moral: qui n'a pas appuyé sur le champignon après avoir vu des images de grands accidentés de la route? Qui n'a pas décapsulé d'autres cannettes après avoir ramassé une biture de premier choix? L'ordre d'idées est le même que celui du devoir de mémoire: il y a en nous une certaine tendance (une tendance certaine, dirais-je même) à faire preuve d'une saine amnésie pour oublier les traumatismes mémoriels et mieux supporter le temps présent. Je ne plagierai pas Nietzsche qui, selon quelques bribes de mémoire hérités de mon année de terminale, aurait fait de l'oubli la condition même de l'existence prolongée contre le besoin fréquent d'arrêter la machine à coup de timbale dans le buffet. Il faut oublier la douleur pour supporter l'idée d'y retourner chaque journée que Logos fait, s'il y a. Mais se rappeler du pire est nécessaire pour préparer le meilleur ou, tout du moins, pour éviter que ce pire ne se reproduise, dit-on. Vraiment?
J'ai vu des images de corps sans graisse, des monticules de cadavres aux yeux vidés d'humanité et perdus dans le vide, des charniers où des kilos de squelettes s'amoncelaient sous le poids d'un tractopèle. Des images cauchemardesques au sens propre, pour un gamin de huit ans plus habitué aux lapins de Disney qu'aux destructions d'un Bloc 27. Faut-il connaître Auschwitz pour éviter l'inhumanité et faire preuve d'un humanisme de bon aloi? Faut-il traumatiser toute une jeunesse de primaires et secondaires pour préparer des lendemains qui chantent et supprimer toute trace de perversité potentielle en eux? Un mal nécessaire, dira-t-on. En attendant que l'odeur ne s'ajoute à la vue et pénètre les écrans pour ajouter le pestilentiel au monstreux. Nous y viendrons, au nom d'une humanité consciente de sa perversité potentielle. Quitte à faire de celle-ci une traumatisée du bulbe paralysée à chacune de ses actions à venir, mais cela ne semble pas effrayer la majorité.
Je ne vois pourtant aucune différence entre ces images de souffrance à répétition et la méthode Ludovico d'"Orange Mécanique". Voulez-vous la fin de la violence et la sécurité dans vos quartiers: soit, alors déposez votre liberté d'agir en échange d'un comportement réglé sur mesure. Et la liberté de conscience ou le libre arbitre, dans tout ça? Hobbes est constamment considéré comme l'apologiste de l'autocratie et du primat des forces régaliennes: personne n'accepte à haute voix son histoire de loup pour l'homme, parce qu'elle revient à douter de la capacité de ce dernier à bien user de son libre arbitre dans l'intérêt du plus grand nombre. Et dans le même temps, personne ne se plaint de ces images abrutissantes et traumatisantes dont les autorités médiatiques nous repaissent si souvent, quoique moins souvent depuis que les relations israélo-palestiniennes s'apparentent un peu moins à une affaire de blanc contre noir et que la cause juive s'efface derrière d'autres drames plus pressants. Il n'empêche que j'ai appartenu à cette jeunesse censée préparer sa conscience contre toute velléité qui xénophobe, qui destructrice.
Mais d'où vient cet appétit de nuire, sinon dans ces images de violence dont on assène les jeunes en boucle, tous les jours et sur la majorité des chaînes de télé? J'invite à regarder "Bowling for Columbine" de Michael Moore, bien moins cucul la praline que le plus fameux mais moins subtil "Fahrenheit 9.11" et où le réalisateur tente de montrer l'effet pervers des images de violence sur le citoyen-téléspectateur.
Je ne crois pas que ma mère ait jamais voulu attenter à la vie de son voisin, sauf dans des proportions acceptables et pour soulager ses humeurs passagères. Une mauvaise pensée vite effacée permet de se délester quelque peu de la pesanteur du quotidien grégaire, sans laisser de traces palpables. Bien au contraire de ce que jeux vidéo à la "shoot'em up", mangas bourrés d'hémoglibine et séries remplies de bastons amorales peuvent provoquer sur des jeunes souvent incultes et destinés à servir de futurs citoyens moyens.
Je dis qu'un bon livre ou une bonne discussion ouverte vaudront toujours mieux qu'un matraquage traumatisant et mortifère. S'il faut faire dans le morbide pour défendre le droit à la vie, s'il faut faire peur pour apprendre à aimer l'homme ... le paradoxe me paraît assez évident pour que je m'arrête là et cesse le bavardage au profit des notes.
De musique, bien évidemment et pour un titre évocateur sur fond de matraquage psychologique. "Making Plans for Nigel", du groupe XTC (1979) et qui nous servira de bol d'air pur pour un billet pas folichon:
Si nos éducateurs nationaux faisaient moins dans la fleur bleue et osaient révéler leurs propres contradictions internes aux enfants qu'ils sont censés instruire magistralement, trop magistralement, peut-être aurions-nous une chance de réfléchir un peu plus et de gloser un peu moins. Je ne suivrai donc pas un éminent philosophe français sur ce terrain minant du devoir de mémoire, pour ces raisons qui me sont propres et ne rendront peut-être pas assez justice aux siennes propres. Mais le procédé de traumatisation de masse et de pétrification des consciences adolescentes me paraît trop douteux pour la cause. Non, je ne tuerai pas en masse tant qu'un Etat ne m'en donne pas les moyens. Non, je n'ai pas dans l'idée de détruire un peuple entier avant que les médias ne m'en dissuadent. A-t-on été humain avant la télévision, a-t-on été humain avant la Shoah? Il me semble que oui, et la chose bien plus salutaire serait de s'interroger sur ce qui pousse certains à éliminer leurs congénères comme des cafards, plutôt que de nous en dissuader sans prendre connaissance de notre avis. A celle de Ricoeur, je préférerai donc la lecture de Arendt la juive. Dont les travaux sur le IIIe Reich ont eu le mérite presque insensé de prendre comme objet d'étude ce qui a provoqué la perte de nombre des siens.
"Devoir de mémoire"? Apprenons à bien agir de nous-mêmes plutôt que de ressasser les fautes des autres. Et ce qui vaut pour les Juifs vaut pour les esclaves noirs comme pour les Indiens d'Amérique. Sans oublier de nous demander ce qu'est le bien, ce qui ne sera pas une perte de temps.
On va jusqu'à verbaliser les grossiers personnages: plus de "sale bicot" sans sortir les billets de banque en échange d'une mauvaise conduite. A boire et à manger, dans cette fameuse loi Gayssot: je ne contesterai pas qu'une bonne part de nous-mêmes s'est formée à grands coups de bourrage de crâne malléable lors de notre prime jeunesse: fais pas ci, fais pas ça, sans que l'on y trouve quoi que ce soit à redire puisque notre civilité quotidienne tient souvent plus du chien de Pavlov que de l'Emile de Rousseau. A vomir également, dans cette loi de bonne conduite cosmopolite: pas sûr que verbaliser un xénophobe n'empire pas la situation et ne transforme pas le grossier personnage en frustré de l'intérieur. Il y a des cocottes qu'il vaut mieux aérer par intermittence, sous peine de la voir exploser par la suite; on établit aujourd'hui des rapports qu'il aurait été blasphématoire de faire plus tôt: témoin la relation de cause à effet entre un SOS Racisme tapageur des années 80 et un séisme de mes deux du 21 avril 2002, admise aujourd'hui et jusque dans les rangs idéalistes de la main jaune. La tolérance demande plus de patience et de retour sur soi que ne le permet l'impératif de concorde sociale, sans nul doute: n'est pas Gandhi qui veut, encore moins l'Etat s'il transforme le savoir-vivre en contredences dissuasives. Pavlov d'abord, Rousseau ensuite, ou l'art de méditer sur ce que l'on fait par réflexe. A croire que le devoir de mémoire mélange les deux sans faire dans la mesure.
Ni fier de ce que je suis, ni honteux de ce que les miens ont pu être. Simplement curieux de ce que nous serons, et je m'en contenterai sans traumatisme aucun. Parce qu'il y a des douleurs que l'on n'a pas méritées et que l'on peut éviter pour soi comme pour les autres, sans matraquage expiatoire et sans caméras à l'appui. Il y a des coups de matraque psychologique bien plus douloureux et sournois que les gourdins de CRS, parce qu'ils ne disent pas leur nom et ne laissent pas de trace apparente. Tout se passe à l'intérieur et ronge les consciences à peine formées en termes de remords, honte ou peur de soi. Bravo les artistes: quand le souci de l'autre se transforme en crainte de soi, la timbale dans le buffet n'est pas très loin et une pensée mortifère en remplace d'autres. Arrêtons ce supplice intérieur, de grâce.
Shalom, mein Bruder.
Il n'y a que deux jours de cela, j'ai pu constater à quel point la lucarne peut passer de consternante à remarquable lorsqu'elle y met du sien. Encore que le jugement d'appréciation ne tienne qu'à moi, mais c'est bien cela que l'on me permet de faire en démocratie. Démocratie, ou le pouvoir de causer toujours tant que les SMS tombent et rapportent aux chaînes si soucieuses de la doxa rentable. C'est de bonne guéguerre car, après tout, l'économie de marché n'est-elle pas le pire des systèmes économiques à l'exception, bien sûr, de tous les autres. Je m'arrêterai ici, faute de pouvoir comparer avec d'autres rapports de force que je n'ai pas encore ni n'aurai peut-être jamais l'occasion de tester.
Remarquable, disais-je, au sujet d'une émission pas trop tardive pour mes paupières et que France 3 diffuse en seconde partie de soirée, entre deux feuilles de chou de la jolie nièce de l'autre cireur de pompes professionnel. L'émission s'appelle "Ce soir ou jamais" et, franchement, j'ai apprécié le niveau de discussion auquel se sont mêlées plusieurs femmes féministes un mercredi soir, car il y a loin de la "femme féministe" au truisme. Bien plus qu'aux truies, mais c'est sans doute ici le porc de macho qui parle en moi; je renvoie toutefois à ma loi des propensions, cette tendance ni déterministe ni purement contingente mais qui expliquerait pourquoi les rombières poilues ont bien des raisons de défendre une cause lorsque la Nature leur interdit de pouvoir jouer sur l'autre tableau, celui des jeux de séduction moins cérébraux.
Que les amateurs de "faut pas généraliser", "c'est pas toujours le cas" et autres expressions soulageantes pour la conscience d'avance gênée se félicitent d'avance: les femmes présentes sur le plateau étaient non seulement subtiles dans leurs arguments mais séduisantes dans leurs traits de visage et leurs gestes d'analystes. Certes, je reste plus attiré par l'innocence sensuelle de la pouliche béate que par la voix pétaradante et péremptoire d'une Simone de Beauvoir au regard de Kalachnikov. Mais force est de constater que l'on peut être jolie sans être superficielle, et il ne suffit pas de le dire poliment pour le croire vraiment. J'ai regardé, j'ai constaté, j'ai acquiescé ... la femme qui devient telle et conquiert son autonomie, la féminité qui se construit et ne se donne pas pour rester menottée aux fourneaux ... rien que de très connu, mais c'est dans les détails apportés sur les réflexes machistes que l'émission a pris tout son intérêt. D'autant plus jubilatoire pour les neurones qu'elle a donné l'occasion de découper en fines tranches miss Sylviane Jospin-Agacinski, égérie féministe sur d'autres plateaux (Arte, une semaine plus tôt) et qui avait parlé d'une sensualité inhérente à la femme parce que disposée à porter l'enfant et, donc, à faire preuve de plus de douceur que le poilu viril. Si ce n'est pas là un discours déterministe contraire à la logique féministe ...
Encore que ... on pourrait défendre la femme de l'ex-trotskyste en parlant de propensions à la douceur plutôt que de détermination naturelle; mais le plateau de France 3 n'a pas fait cette distinction de principe, sans que cela n'enlève rien au mérite de son présentateur. Même combat le lendemain de l'émission: invitation du premier producteur des Pink Floyd pour la sortie de son livre sur l'ambiance hippie des années 60 et son influence sur les mentalités publiques.
Pink Floyd: très bien, ce qui me donne un prétexte pour diffuser le premier morceau connu du groupe de Syd Barrett (un nom prédestiné, pour le moins), avant que celui-ci ne parte en sucette et laisse la place encore chaude à Roger Waters. "Arnold Lane", de suite:
Vestige d'une époque psychédélique où le principe était de n'en avoir aucun, afin de repousser les limites du convenu et d'ouvrir de nouvelles portes pour la conscience. Une bien autre époque. Excellente basse de fond avec son jeu de decrescendo, excellente voix déjantée et maîtrisée de Syd ... mais ce n'est pas le sujet du billet qui, je le rappelle, porte sur la démocratie et sa tendance à nous abrutir à coups de marteaux reposants. Surtout pour le cerveau. Voici un texte que Desproges avait présenté en mars 1986 et qui, si on l'ajoute au "cause toujours" de Coluche et à la société du spectacle de Debord, nous donne une image plutôt cohérente de notre jeu de dupes quotidien. Place.
La démocratie
Est-il en notre temps rien de plus odieux, rien de plus désespérant, de plus scandaleux que de ne pas croire en la démocratie? Et pourtant, pourtant ... moi-même, quand on me demande: ''Etes-vous démocrate?'', je me tâte. Attitude révélatrice dans la mesure où, face à la gravité de ce genre de question, la décence voudrait plutôt que l'on cessât de se tâter.
Un ami royaliste me faisait récemment remarquer que la démocratie était la pire des dictatures, parce qu'elle est la dictature exercée par le plus grand nombre sur la minorité. Eh oui, réflechissez-y une seconde, c'est pas idiot. Pensez-y avant de reprendre inconsidérément la Bastille. Alors qu'en monarchie, en monarchie absolue notamment, la loi du prince refuse cette attitude discriminatoire puisqu'elle est la même pour les pour et pour les contre. Vous me direz que cela ne justifie pas que l'on aille dépoussiérer les bâtards d'Orléans ou ou ramasser les débris de Bourbon pour les poser sur le trône de France avec la couronne au front, le sceptre à la main et la plume où vous voudrez, je ne sais pas faire les bouquets ...
Mais convenez avec moi que ce mépris constitutionnel des minorités qui caractérise les régimes démocratiques peut surprendre le penseur humaniste qui sommeille chez tout cochon régicide. D'autant plus que, paradoxe, les intellectuels démocrates les plus sincères n'ont souvent plus d'autre but, quand ils font partie de la majorité élue, que d'essayer à tout prix d'appartenir à une minorité. Dans le milieu dit ''artistique'', où le souci que j'ai de nourrir ma famille me pousse encore trop souvent à sucer des joues dans des cocktails suintant de faux amours, on rencontre des brassées de démocrates militants qui préféreraient crever plutôt que d'être douze à avoir compris le dernier Godard et qui méprisent suprêmement le troupeau de leurs électeurs qui se pressent aux belmonderies boulevardières. Parce que ça aussi, c'est la démocratie: la démocratie, c'est la victoire de Belmondo sur Fellini; c'est aussi l'obligation pour ceux qui n'aiment pas ça de subir à longueur d'antenne le football et les embrassades poilues de ces cro-magnons décérébrés qu'on a vu s'éclater de rire sur le charnier de leurs supporters. La démocratie, c'est aussi la loi du Top 50 et des mamas gloussantes reconverties en dondons tisanières. La démocratie, c'est quand Lubic, Mozart, René Char, Reiser ou les batailleurs de chez Polack, ou n'importe quoi d'autre qu'on puisse soupçonner même de loin d'intelligence est reporté à la minuit pour que la majorité puisse s'émerveiller dès 20h30 en rotant son fromage du soir sur le spectacle irréel d'un béat trentenaire figé dans un sourire définitif de figue éclatée, et offrant des automobiles clefs en main à des pauvresses arthritiques sans défense et dépourvues de permis de conduire.
Cela dit, en cherchant bien on finit par trouver au régime démocratique quelques avantages sur les seuls autres régimes qui lui font victorieusement concurrence dans le monde actuellement, ceux si semblables de la schlag en botte noire ou du goulag rouge étoilé. D'abord, dans l'un comme dans l'autre, au lieu de vous agacer tous les soirs entre les oreilles, je fermerais ma gueule en attendant la soupe dans ma cellule aseptisée. Et puis aussi dans l'un comme dans l'autre, chez les drapeaux rouges comme chez les chemises noires, les chefs eux-mêmes ont rarement le droit de sortir tout seul le soir pour aller au cinéma du coin bras dessus bras dessous avec la femme qu'ils aiment. Les chefs des drapeaux rouges et les chefs des chemises noires ne vont qu'au pas cinglant de leurs bottes guerrières, le torse pris dans un corset de fer à l'épreuve de l'amour et des balles. Ils vont, tragiques et le flingue sur le coeur; ils vont, métalliques et la peur au ventre vers les palais blindés où s'ordonnent leurs lois de glace. Ils marchent droit sous leurs casquettes, leurs yeux durs sous verres fumés, cernés de vingt gorilles pare-chocs qui surveillent les toits pour repérer la mort.
Mais la mort n'est pas pour les chefs des drapeaux rouges ni pour les chefs des chemises noires; la mort n'est pas aux fenêtres des rideaux de fer. Elle a trop peur ... La mort est sur Stockholm; elle signe d'un trait rouge sur la neige blanche son aveu d'impuissance à tuer la liberté des hommes qui vont au cinéma, bras dessus bras dessous, avec la femme qu'ils aiment jusqu'à ce que mort s'ensuive.
J'en connais personnellement qui se retrouvent dans ce texte et préféreraient une monarchie constitutionnelle à notre république démago, d'autant plus sujette à caution qu'elle permet à quelques-uns de vivre sur la contribution du plus grand nombre pendant plusieurs mandats, aux frais de la Grande Putain dont nous sommes tous les responsables en chef et ne rechignons pas à profiter souvent des gâteries. Pain et jeux à volonté, le temps du moins d'un billet glissé dans la fente.
J'en connais d'autres, dont moi-même, qui préfèrent parler des hommes plutôt que des régimes mais qui, l'effort n'est pas manifeste, lorgnent du côté des Bataves ou des Ibères pour constater combien la prise de la Bastille était plus une disposition historique qu'une nécessité de l'Histoire avec un grand "H". Nous sommes encore drogués de ce mythe unificateur que l'on fait passer en douceur à grands coups de mémoire collective. Laquelle a bon dos, mais nous y reviendrons ailleurs.
La démocratie a encore des années devant elle tant qu'elle nous donnera l'occasion de produire des esprits critiques et chagrins en son sein, tant qu'elle nous donnera l'occasion de réfléchir sur l'accord des participes passés selon la place du complément ... on ne fait que causer ici, mais ce n'est pas déjà pas rien et c'est tant mieux.
Le propre du démocrate n'est-il pas de vouloir devenir libre tout en se demandant s'il en est capable ou si cela a même un sens? Je vous laisse juges de Desproges, du temps qu'il fait et de la différence peu substantielle entre le droit d'être un homme qui en démocratie par le peuple, qui en monarchie pour le peuple. Peuple: autre totem qu'il faudrait apprendre à corriger également. Ce blog est là pour ça, après tout, d'autant que la loi des SMS payants ne risque pas de faire la loi entre ces lignes et vos écrans. Faire l'effort de commenter et discuter sans voitures promises clefs en main à l'appui: un geste de démocrate qui se respecte, ou bien?
Je profite de l'occasion pour envoyer un autre passage d'anthologie des Pink Floyd: "Goodbye Blue Sky", tiré de leur album le plus célèbre ("The Wall", 1982) et qui reflète l'argument le plus couramment utilisé en faveur du régime démocratique. Conclusions hâtives et amalgames grossiers à venir, mais je reste quoi qu'il en soit admiratif devant ce morceau morbide tiré de l'enfance sans père de Waters et qui m'avait bien tourneboulé la première fois:
Face à ce gigantesque contre-hymne à la boucherie des guerres modernes, je répondrais simplement que la démocratie n'est pas un régime plus propice à défendre de la pire violence que les autres, monarchie en particulier. On risque moins de partir au casse-pipe avec une assemblée parlementaire que sous l'emprise d'un dictateur assoiffé de conquêtes, il est vrai; voter pour Briand était moins rentable pour les cimetières que voter pour Hitler, certes. Cela étant, la volonté de puissance et les conséquences catastrophiques des progrès techniques et industriels sont, elles, les véritables raisons de cette boucherie que l'Europe du vingtième siècle aura vécu comme le début de sa fin et que les démocraties n'auront pas su éviter, loin de là. La faute aux dictatures, qui ont commencé les premières? La faute surtout à la concentration progressive de moyens destructeurs jusqu'à la création de ce que le Président Eisenhower appellera le "Complexe Militaro-Industriel". Qui a lancé les armées de masse, l'endoctrinement des populations et la justification de "guerres pacificatrices" au nom de grands principes transcendantaux? Pas les monarchies et leurs Empires à têtes d'aigle menaçants, que je sache, mais bien plutôt les héritiers de notre Révolution Française et sa jolie Marianne aux joues roses, prêts à assumer les hectolitres de sang déversés en leur nom lorsqu'il s'agissait d'améliorer la nature humaine. Raisonnement de base: pourquoi ne pas éliminer des millions d'hommes imparfaits présents au nom de futurs hommes parfaits? Il y a des coups de martinet qui se méritent, il y a des épurations qui ne s'avouent pas mais qui s'expliquent dans le texte. Les amateurs contemporains de votes SMS ont ce moindre mérite involontaire de ne pas tirer de plans sur la comète, plus soucieux de sauver leur chanteur de soul favori que de s'interroger à risque sur le sort de l'espèce humaine. Ou l'avantage de ne pas s'instruire pour ne pas fomenter les pires idées, fautes d'idées généralistes à l'appui.
La socialisation des idées supérieures aux actes, voila ce que Waters a regretté rétrospectivement mais qu'il s'est contenté d'associer au Churchill de son enfance.
Assimiler la démocratie au moins pire des régimes est sans doute une erreur: une majorité qui se trompe est-elle préférable à une minorité qui vise juste? L'avantage du démocrate est de jouer sur le relativisme et de prétendre que "vox populi, vox dei". Soit ... mais qu'on ne vienne pas dire de la démocratie qu'elle est le meilleur rempart contre le nationalisme, comme le fit Mitterrand au début des années 90 pour justifier Maastricht d'un très sec "Le nationalisme, c'est la guerre". Ou l'art de conclure une démonstration inexistante par une lapalissade sur laquelle tout le monde s'accorde mais qui a peu à voir avec le sujet de départ. Je veux parler de la guerre comme castastrophe à laquelle toute politique qui se respecte doit chercher un moyen de se préserver. Mais lisez Carl Schmitt, si ce n'est pas là trop cher payer le prix d'une courte réflexion; et peut-être reviendrez-vous de ce postulat eudémoniste auquel nous sommes plus ou moins habitués et qui finit par faire le droit.
Pas plus la démocratie que la monarchie ne sont à jeter sans hésiter, d'après moi; je me contenterai seulement d'exclure la dictature pour ce qu'elle a d'atrophiant en termes de jeux cérébraux. Ce n'est pas la nature d'un régime qui donne le pire, mais ce que l'on en fait et ce que l'on peut en faire. Impossible de lever une armée de masse meurtrière à grande échelle sans concentration quasi-industrielle des pouvoirs; impossible de menacer quiconque d'une destruction de masse sans des moyens technologiques à l'appui. Plus un problème de nombre et de moyens qu'un problème de régime, donc. La quantité fait la qualité ou point trop n'en faut, pour ainsi dire.
Rousseau fit éloge de la république de Genève, on l'a moins entendu sur les conséquences d'une république hypercentralisée qu'il n'aura pas eu le temps de connaître. Un Chouan a moins de sang sur les mains qu'un sans-culotte, mais que ne tolérerait-on pas au nom de l'amélioration planifiée de l'espèce humaine et la libération des esprits par la conquête des territoires? "Mieux vaut le pouvoir de Tous que le pouvoir de l'Un?" Pas d'accord tant que l'Un garde la tête sur les épaules et ne joue pas au va-t-en-guerre suicidaire. Folie collective n'est pas incompatible avec assemblée représentative, après tout.
On n'en a pas fini avec les raisonnements simplistes de type démocratie=liberté=vie et autocratie=violence=mort. On n'a pas fini de tarir d'éloges le Clémenceau "Père la Victoire", que le proprette Françoise Giroux (féministe au rabais, parmi d'autres) avait couvert d'éloges dans un ouvrage de fortune. A quand un ouvrage sur Clémenceau le Père "Saignement à blanc des industries de la Sarre et de la Ruhr", vieux tribun mégalomane qui avait installé Adolf sur un plateau de fer à force d'accroître la frustration d'un peuple vaincu et humilié? Poursuivons ces rectifications en douceur, dans la limite de mes capacités de consommateur moyen.
Je terminerai sur deux expressions de notre bonne sagesse populaire, bien synthétiques à souhait:
- le mieux est l'ennemi du bien
- les bonnes intentions, l'enfer en est pavé.
Précision: si vous misez sur le pouvoir aux femmes comme rempart le plus sûr contre la tentation guerrière, c'est que vous n'avez rien compris à ce billet ou que vous portez une opinion contraire; auquel cas elle sera la bienvenue ici. A bon entendeur ...
Une autre personnalité du petit monde philosophique m'a fait le plaisir de répondre à chacune de mes sollicitations: George Englebretsen, professeur à l'Université McGill de Montréal (la même que celle de Mario Bunge, pour qui lit les commentaires) et spécialiste de la logique ancienne défendue par Fred Sommers.
Son cheval de bataille: montrer à rebours d'une histoire de la logique où seuls les vainqueurs ont raison (comme pour toute autre sorte d'histoire, bien sûr) que la logique moderne ne constitue pas la panacée. Contre l'approche fonctionnelle selon la tradition Frege-Russell, il serait bon de revenir à la logique des termes d'Aristote et de proposer un autre symbolisme, d'autres règles de formation des énoncés pour améliorer notre présentation formalisée des langues naturelles.
Je renvoie pour ceci à un ouvrage de M. Englebretsen: Logical Negation , éd. Van Gorcum (1981), 77 pp., dont je m'étais servi cet été afin de parfaire un cours sur la négation logique (ce qui tombait bien, vu le titre).
Mais c'est sur la proposition négative et son rapport aux vérifacteurs que je vous embarque à nouveau ici: c'est que le Professeur ne s'est pas contenté de titiller la logique mais a réfléchi également sur l'ontologie qui l'accompagnait chez Aristote. Voire chez d'autres, d'où quelques autres travaux de son crû sur les "faits bruts" et la constitution du monde en termes de relations d'objets et de faits constitutifs.
Ma saga, dans tout ça? Voici ce que G. Englebretsen pense de la question posée précédemment à Greg Restall:
Quant à l'affirmation selon laquelle les propositions fausses sont simplement des propositions qui ne sont pas rendues vraies par un vérifacteur, j'éprouve une grande sympathie pour elle. Il n'y a évidemment pas de ''faits négatifs'' qui rendent vraies ces propositions. Je considère que lorsqu'une proposition (négative ou autre) est vraie, elle est rendue vraie par un fait (vérifacteur). Il s'ensuit que pour toute proposition vraie donnée, sa contradictoire sera fausse (n'est pas rendue vraie par un fait).
Pas de quoi produire un dialogue, pour l'instant, car j'attends encore les commentaires de M. Englebretsen sur ma dernière réplique à Jago-Jedai. Et cela dit, un détail du passage ci-dessus mérite déjà un petit arrêt-pipi:
Une proposition p qui n'est pas rendue vraie par un vérifacteur est fausse. Symboliquement: ~Ea => F(a,p)
Ceux qui ont lu mon dernier article contre Jago sauront à quoi je m'en tiens: pas à cette inférence, en tout cas, puisque l'absence de fait pour p n'implique pas chez moi la vérité de ~p. La fausseté exige pour ma part l'existence d'un fait pour la vérité de ~p, et ce qui distingue Englebretsen de moi-même tient une fois encore aux conditions d'assignation de vérité et de fausseté d'une proposition. Il faut un fait pour moi, il n'en faut pas toujours pour Englebretsen, Jago et Bourne.
Notez toutefois que M. Englebretsen prend le problème dans un autre sens que celui de la vérité des propositions négatives: il parle de la fausseté de propositions affirmatives, et ce choix ne me semble pas accidentel.
Pour la raison suivante: Aristote admettait deux formes de négation, que Englebretsen a qualifiées de "contraffirmation" et "dénégation" (= denial, en anglais). Dans le premier cas, le locuteur affirme que "Chirac n'est pas un clown"; dans le second cas, il nie que Chirac le soit. La différence est parfois mince, mais pas toujours puisqu'il devient insensé d'affirmer une proposition négative lorsque le terme sujet n'existe tout simplement pas. Il est insensé ou dépourvu de sens d'affirmer aujourd'hui que "Le 342e Président de la République Française est un clown", alors qu'il est parfaitement vrai de nier qu'il le soit puisque ce 342e n'existe pas encore.
En bref: les conditions de vérité d'une contraffirmation et d'une dénégation diffèrent lorsque le terme sujet est vide, i.e. ne dénote rien d'existant. Or c'est précisément le cas pour les propositions portant sur un fait indéterminé: il n'y a rien sur quoi la proposition porte déjà, donc il est à la fois insensé d'affirmer la veille qu'une bataille navale aura lieu la veille (sauf si l'on est fataliste ou que l'on souscrit plus généralement au déterminisme des événements futurs) et vrai de le nier. Au sens d'Aristote, en tout cas.
Moralité: si nier que la bataille navale ait lieu donne quelque chose de vrai, l'affirmer devrait donner quelque chose de faux.
Englebretsen a-t-il finalement montré que j'ai tort et que les Jedais ont raison: que la négation d'une proposition p portant sur un fait indéterminée peut être qualifiée de vrai, dans la mesure où p peut être qualifiée de fausse?
NON!!! Je résiste toujours et encore à cette idée d'assimiler vérité et fausseté à toute proposition qui ne dénote rien et parle d'un fait encore inexistant, qu'il ait lieu ou qu'un autre fait incompatible lui barre la route de l'actualisation.
Il me semble que la dénégation dont parle Englebretsen est un acte de dfscours: il est juste ou correct de ne pas affirmer quelque chose sur un sujet qui n'existe pas. Je renvoie ici à l'approche de Strawson en termes de présupposition existentielle comme condition minimale de vérité ou fausseté d'un énoncé. Et puisqu'un dessin vaut souvent bien mieux que de longs discours (un peu tard pour le constater, ici), voici une comparaison des approches épistémique et ontologique de la vérité, dont Bourne m'avait reproché de faire un mélange confondant et de l'associer injustement à Bourne. Je placerai la dénégation d'Aristote dans la théorie épistémique, partie "incorrect" (valeur d'une déclaration, qu'il ne faut pas confondre avec la valeur de vérité d'une proposition).
Théorie épistémique CORRECT INCORRECT
Théorie ontologique
VRAI NI VRAI NI FAUX FAUX
NON-VRAI
Théorie modale
NECESSAIRE CONTINGENT IMPOSSIBLE
NON-NECESSAIRE
La répartition des valeurs se fait sur deux étages, et la théorie épistémique ne contient que deux valeurs possibles qui sont la correction et l'incorrection. Ce qui n'est pas sans rapport avec la thèse de réduction de Suszko (cf. "Problème Philosophique n°1", mais j'y reviendrai plus tard).
Une théorie formelle des valeurs de vérité permettrait d'apporter un peu d'éclairage et de distinction entre les différentes interprétations que nous avons des valeurs de vérité. Ce qui constitue précisément mon projet postdoctoral, avec l'appui de M. Englebretsen mais sans admettre ses règles de valuation pour autant.
Je m'en tiendrai une fois encore à ceci:
T(a,~p) = F(a,p)
E!a => F(a,p), où a est un fait incompatible avec ce qui permettrait de rendre p vraie.
Il me faut donc quoi qu'il en soit un fait sonnant et trébuchant pour attribuer qui la vérité, qui la fausseté à une proposition, qu'elle soit affirmative ou négative. Attribuer la vérité à une négation, c'est restaurer la distinction que j'avais faite contre Bourne entre "être vrai" et "dire la vérité".
Je m'en tiendrai là pour l'instant, parce qu'un match de ping m'attend dans une heure et que je vais être foutrement en retard. Comme toujours, mais ce ne sont là que des contingences devant l'essentiel qui suit. La musique, avec un bon Basement Jaxx qui déchire son espèce naturelle:
Se laisser porter par le flux universel ... pardon, le flot plein de vie plutôt que l'hésitation pleine de mort. Il y a plus de risques de mourir lorsqu'on joue avec le feu; certes. Réponse: primo, "on prend des risques en promenant son chien-chien", dixit Al Pacino dans Heat; secundo, il y a aussi plus de risques de mourir d'ennui lorsque l'on ne joue pas. Mourir pour rien ni personne, donc. Choix plus difficile, dès lors, et remplir un frigo pour deux mioches à cultiver ne constitue pas une panacée en soi.
Durée, intensité ... je ne reviendrai pas sur cette antienne pour indécis. "On a toute l'éternité pour se reposer", n'aurait pas dit Parménide mais son contraire ignifugé Héraclite.
Quel rapport entre le mouvement perpétuel du présocratique et le flot musical de Josh Homme? Lisez les paroles qui suivent et vous comprendrez mieux. Sinon, dites-le et j'en ferai la traduction plus tard:
"Go with the Flow":
She said "i'll throw myself away,
They're just photos after all"
I can't make you hang around.
I can't wash you off my skin.
Outside the frame, is what we're leaving out
You won't remember anyway
I can go with the flow
Don't say it doesn't matter (with the flow) matter anymore
I can go with the flow (I can go)
Do you believe it in your head?
It's so safe to play along
Little soldiers in a row
Falling in and out of love
Something sweet to throw away.
I want something good to die for
To make it beautiful to live.
I want a new mistake, loses more than hesitates.
Do you believe it in your head?
I can go with the flow
Don't say it doesn't matter (with the flow) matter anymore
I can go with the flow (I can go)
Do you believe it in your head? X3
Qui ne voudrait pas "something good to die for"? Reste à s'entendre sur la marchandise, et Brassens n'a pas dit le contraire.
Avec la permission expresse de son interlocuteur privilégié, voici l'extrait d'une petite discussion en ligne que j'ai eu le plaisir de mener avec Greg Restall. Comment vivait-on avant internet? Je ne sais ni ... l'avantage d'écrire à un professeur à la fois connaisseur et suffisamment sympathique pour daigner vous répondre le jour même de votre mail. Ce qui est loin d'être toujours le cas, et je connais certains lecteurs de ce billet qui confimeront en silence.
Le sujet: les vérifacteurs, toujours et encore au milieu de la saga métaphysique qui attend son prochain volet.
A la question de savoir ce que Greg entendait par un "vérifacteur" et s'il admettait les "faits négatifs", plusieurs distinctions conceptuelles on été faites qui m'ont permis d'y voir plus clair sur Jago-Jedai, notamment. Précision: ledit Jedai m'a répondu hier à un mail daté de Noël ... aucun signe de dédain dans son retard, seulement une paresse toute flegmatique dont il m'a fait part. Il faut savoir attendre pour apprécier.
Le dialogue, donc, puis quelques précisions qui s'ensuivront.
Question de départ: schangels l'absence d'un fait pour p entraîne-t-elle que ~p est vraie?
(Sujet central de la saga Bourne&Jago vs. schangels, pour rappel)
Greg Quant à ta question: à n'en pas douter, si tu penses que p est vraie ssi il y a un vérifacteur pour p, alors il est naturel d'en conclure à la fois que p n'est pas vraie ssi il n'y a pas de vérifacteur pour p et que ~p est vraie ssi il y a un vérifacteur pour ~p. Si tu penses que ~p est vraie ssi p n'est pas vraie, alors cela devrait être équivalent.
schangels Tu as raison sur ce point: si nous avons (E!a => p), alors nous avons (~p => ~E!a) par contraposition. Mais mon argument central porte sur la relation entre "~p", "ne pas être vrai", et "être faux".
Greg Certes. Je comprends bien.
schangels Si "le fait pour p de n'être pas vraie" est une conséquence logique du "fait de ne pas avoir de vérifacteur correspondant", cela implique-t-il que ~p est "vraie", comme le prétend l'article initial de Bourne? Je ne pense pas, en raison de mon peu de sympathie pour les faits négatifs. Donc le tiers exclu ne peut pas être maintenu lorsqu'il n'y a pas de vérifacteur à l'appui.
Greg C'est juste.
schangels L'essentiel de ma remarque concerne donc la relation logique entre le fait pour p de ne pas être vraie et le fait pour ~p d'être vraie: je refuse cette inférence, d'où la position de type intuitionniste que j'associe à Aristote dans son Ch. IX de De l'Interprétation. Chose assez ironique, peut-être, puisque le Stagirite voulait maintenir le tiers exclu. Mais si c'est le cas, son supposé refus des "faits négatifs" (qu'est-ce qu'un "fait", selon lui?) aurait dû l'amener à accepter la non-vérifonctionnalité ainsi que dans la supervaluation de van Fraassen.
Greg C'est juste – cela permet de comprendre position.
schangels Un autre détail qui a son importance: Patzig a prétendu que parler de la vérité d'une proposition complexe n'avait pas de sens pour Aristote.
Greg La difficulté, bien entendu, est de découvrir ce que pourrait être un vérifacteur pour des exemples de propositions de ce genre (telle la déclaration selon laquelle n'y a pas de licornes).
schangels Le problème apparaît en rapport aux vérifacteurs des propositions négatives, en effet! Et je suppose que tu es toi-même très familier de ce genre de sujet (depuis Russell&Demos jusqu'à Beall&Read ... et tes propres articles sur la question).
Greg Je pense que les théories robustes des vérifacteurs devraient prétendre qu'il y a des choses de ce genre, même si ce point de vue est plus radical que bon nombre de personnes veulent le dire, puisqu'elle t'engage soit dans sur des faits de totalité, ou sur d'autres entité étranges comme les absences.
schangels Un point de vue très métaphysique et exotique, en effet. Admets-tu personnellement les vérifacteurs pour ce que l'on appelle les "faits complexes", ce qui revient par exemple à faire une distinction entre les vérifacteurs de A et B et les vérifacteurs de A&B? Cela revient à discréditer la théorie de l'image du Tractatus de Wittgenstein et son ontologie composée de faits atomiques.
Greg Je ne défends de théorie en particulier, ici – je ne suis pas engagé sur une position concernant les vérifacteurs. Lorsque je réfléchis sur l'idée de vérifacteurs qui entraînent l'existence (x |= p iff E!x => p), je ne vois alors aucune raison de penser qu'il y a "un" vérifacteur ou un unique vérifacteur minimal pour les énoncés particuliers. Je ne pense pas qu'il y ait une distinction ou quoi que ce soit d'autre à faire entre le type de vérifacteur pour A&B et celui pour A ou pour B (ou pour ~A). Mais pour les conjonctions ou négations ''particulières'', ou les déclarations quantifiées universellement, il se peut que le vérifacteur exigé repose sur une position métaphysique particulièrement exotique. En revanche, si tu penses qu'il y a un seul vérifacteur minimal pour ''toute'' vérité –un objet w tel que pour tout p, si p alors (E!w => p) – alors celui-ci fonctionnera comme un vérifacteur pour "tout". Ce serait quelque chose qui existe dans le monde et en aucune autre circonstance. S'il y a une chose de ce genre, elle compte comme un vérifacteur pour tout ...
- Transition de Greg sur les entités appelées "absences" qui sont censées rendre vraies les propositions existentielles négatives, de type "Il n'y a pas de licornes" -
Greg Ces entités exotiques n'ont rien de très aguichant pour un humien, à tout le moins, lequel n'aime pas les connexions nécessaires entre des existences distinctes - cet objet que voici (qui rend vrai le fait qu'il n'y a pas de licornes) ne semble exister (par nécessité) que lorsque d'autres choses n'existent pas. Qu'est-ce donc? Certaines aiment à qualifier ces choses de "faits négatifs", bien que j'apprécie pas ce vocabulaire. Un fait ou vérifacteur "de totalité" (quelque chose qui rend vrai toute vérité) rendra vraies la totalité des vérités négatives, mais il ne semble pas particulièrement "négatif".
schangels Parler de "faits" a de quoi laisser perplexe, d'autant plus pour moi qui apprécie la vision du monde holistique de Quine et ne favorise pas une distinction claire et nette entre faits et théories.
Comment défininirais-tu un "fait", à la fois par rapport aux propositions et aux événements? Je serais enclin à présenter un fait comme un événement qui s'est déjà produit, de sorte qu'il n'y aurait pas de "fait" pour la bataille navale d'Aristote.
Greg Je ne sais pas ... je pense qu'il y a une véritable discontinuité sur la façon dont les gens pensent les faits. Il y a la conception linguistique (le double d'une proposition vraie) et il y a la conception ontologique, tel le vérifacteur (une ''chose'' dont l'existence entraîne la vérité d'une proposition). Je préfère le second portrait, mais dans ce portrait il n'est pas nécessaire d'avoir une chose telle que "le fait" que p. Après tout, il se peut qu'il y ait plus d'une chose dont l'existence entraîne p.
En ce qui concerne la bataille navale, ce que tu considères comme un fait s'il y en a un peut ne pas être quelque chose qui existe (ou existe pleinement) "à présent". Quant à savoir si tu entends par exister un sens différent (ou atemporel), cela dépend des positions métaphysiques en jeu...
schangels A moins de faire une distinction fondamentale entre énoncés ("une bataille navale aura lieu") et propositions (qu'une bataille navale a lieu, avec ce que l'on appelle un "présent spécieux"), comme l'ont fait Kneale&Kneale et Patzig, de sorte que l'introduction de faits positifs et négatifs paraîtrait hors de propos ou résulter d'une présentation faussée du problème.
Greg Ainsi, certains proposent une doctrine plus faible que l'affirmation selon laquelle chaque vérité a un vérifacteur – telle celle selon laquelle toute vérité a un vérifacteur ou n'a pas de falsifacteur, où un falsifacteur pour "il n'y pas de licornes" est un vérifacteur pour ''il y a une licorne''.
Ton exemple ci-dessus ressemble à quelque chose comme F~p = Tp
En résulte-t-il aussi qu'un falsifacteur pour "Il y a des licornes" est un vérifacteur pour "Il n'y a pas de licornes", c'est-à-dire: Fp = T~p?
Eh bien, disons que cela ''peut'' s'en suivre mais, comme tu le signales plus bas, cela ne ''doit pas'' s'en suivre.
schangels Ma propre position consiste à refuser l'inférence Fp = T~p et à admettre seulement Fp = ~Tp. En un mot, la question de savoir si un falsifacteur est équivalent à un non-vérifacteur n'est pas claire pour moi. Il ne l'est pour Aristotle, ce que j'ai prétendu contre la position de Bourne&Jago.
Greg Une doctrine plus faible encore (qui ne mérite guère l'appellation de théorie des "vérifacteurs", je pense) est l'affirmation selon laquelle la vérié survient sur l'être – il n'y a pas deux mondes qui s'accordent sur ce qui existe tant qu'ils ne s'accordent pas sur ce qui est vrai.
Notez la prudence de Greg dans ses affirmations et ses prises de position: il ne s'agit pas tant de statuer sur le vérifacteur que de soupeser les implications de chaque position. Une posture toute conditionnelle de sa part et qui caractérise selon moi le travail du philosophe analytique.
On aimerait parfois que le travail d'inventaire méticuleux s'accompagne également d'une conviction personnelle de la part des auteurs. Mais comment et pourquoi s'engager sur la nature des vérifacteurs ou la théorie de la vérité-correspondance qui l'enveloppe? Difficile d'engager sa personne sur des questions aussi abstraites et détachées de nos intérêts quotidiens, certes.
Je reviendrai également sur la remarque d'un autre auteur connaisseur et pas moins sympathique, dans un billet à venir dès cet après-midi (si possible).
D'ici là, je profite de ces envolées métaphysique pour déposer quelques notes du plus conceptuel des compositeurs de rock symphonique: Alan Parsons. Et puisqu'un (psycho)trope peut toujours en cacher un autre en dehors de l'espace-temps, autant servir deux morceaux à la suite.
"Mammagamma" (1982), pour commencer avec le plus couronné des albums de l'ex-Alan Parsons Project: un morceau instrumental que j'ai entendu quelques centaines de fois pendant ma prime jeunesse verdunoise, à une époque où les visites familiales du dimanche midi s'accompagnaient de routes vallonnées aussi douloureuses pour l'estomac que l'odeur des Peter Stuyvesant fumées par mon conducteur de père. Mais je m'égare.
"The Raven" (1976), pour terminer avec le tout premier album dédié à Edgar Alan Poe:
Puisque la journée fut chargée en charges administratives, vous remarquerez peut-être que je ne me serais pas foulé aujourd'hui sur ce blog.
Parce qu'un billet sur l'identité mérite mieux qu'un détour de quelques minutes et une pseudo-réflexion de 10 secondes, je me contenterai de ma madeleine du jour: un petit retour vers une mode musicale vite disparue, mais pas dans mes souvenir de pré-adolescent accro aux Petit Prince, graines de tournesol et dessins animés japonais novateurs pour l'époque.
Le morceau en question: One-O-One et son unique (ou presque) tube "Rock to the Beat".
Les connaisseurs remarqueront toujours et encore que les quelques paroles de ce titre ont été retouchées pour éviter un éloge à la substance stupéfiante ... "fantasy" remplaçant "ecstasy" et "new beat" prenant la place de "acid" ... deux expressions retouchées parmi trois existantes = 66% de politiquement correct. Pas mal comme moyenne.
Mais peu me chaut et peu m'importait à cette époque, 1988-9, où je ne connaissais même pas le mot "ecstasy" et si peu de tout le reste, d'ailleurs. Quand "innocence" rime avec "insouciance", la madeleine prend toute sa saveur.
ACCIIIDDD!!! Rien que pour rire et se souvenir d'une mode arrivée avec la house music, d'abord bon enfant puis pervertie par le style hautain et arrogant de la techno. A moins que ce ne soit là qu'une Vorstellung liée à ma transition d'ado passé douloureusement de stade pré-pubère à pubère ... Mauvais souvenirs d'époque = mauvaise appréciation de la techno? Possible, mais il n'y aura en tout cas jamais photo dans ma poche entre un vivifiant "The Sound of C" des Confetti's et un mortifiant "Pump Up the Jam" de Technotronic. Cette foutue rythmique en synthé d'arrière-plan, à vous décrocher la mâchoire d'insultes mal réparties d'un gosse de 13 ans ... autre temps (1 an de plus, cela dit), autres moeurs (de "regarde" la new beat à "m'as-tu vu" sur la techno).
Je crois avoir une raison "objective", c'est-à-dire une raison publique d'avoir détesté la techno du débutdes années 90: l'introduction de la rythmique soul parmi les sons électroniques, qui plus est moins sombres et signifiants (c'est mon avis) que ceux de la house ou de la new beat ... rien de plus saoûlant que la soul à mes oreilles, ceci expliquant certainement cela. La boucle est bouclée, peut-être.
La techno, ou comment tremper sa madeleine dans un pot de cornichons.
Il est un département que l'on appelle la Moselle, numéroté 57 ... et dont Nancy fut autrefois, avant que l'annexion prussienne de 1871 découpe la Lorraine historique en de nouvelles administrations qui républicaine, qui impériale.
Il est une région naturelle que l'on appelle la Moselle ... partagée entre des frontières politiques (France, Luxembourg, Allemagne) mais reliée par quelques communautés de langue et de population, parmi lesquelles le Platt et de lointaines origines Médiomatrices. Mobilité du travail et tectonique des plaques aidant, la seconde communauté n'est plus aussi visible et l'immigration ouvrière a apporté son lot de "Ritals" et "Polaks" aux bassins houiller et minier de la Fensch (secteur de Hayange), de l'Orne (secteur de Rombas-Gandrange-Moyeuvre), puis de la Moselle plus à l'Est et plus proche des territoires germaniques (Boulay-Carling-Forbach).
Certes, la Lorraine s'est fait entendre par sa sidérurgie et ses ouvriers dupés par l'homme à la rose, lorsqu'un vent de colère avait déferlé sur Paris courant 1982 et que les CRS avaient eu de quoi travailler du gourdin. Mais ma région ne rime pas avec terril, hauts-fourneaux et fumées d'usine. Lavilliers n'a pas fait le tour de la Lorraine, si loin de là avec ses travailleurs aux mains d'or de la "Fensch Vallée"; il n'a pas semblé apprécier le "Buffet de la gare de Metz", à en croire ses couplets mi-figue mi-raisin sur la mentalité des gens de mon coin à moi.
Mais peu importe ce qu'a dit ou pense le Stéphanois: gloire à lui pour sa ballade mortifère de 1989: "On the Road Again", et qu'il me permette de laisser quelques souvenirs encore présents de ma Moselle linguistique.
Celle de ma mère et de mon père: des petits commerces de la Place Saint Louis et de la chère rue Coffe Millet de ma non moins chère maman, où l'on parlait encore le dialecte germanique il n'y a pas si longtemps: je parle toujours du Platt, ici, dialecte de la région de Sarreguemines-Saint Avold et que le Hochdeutsch protestant n'a fait que reprendre plus au Nord; celle de mon père le Plappevillois, dont le père était né Allemand et n'a jamais cessé de taquiner la gutturale pour converser avec son frère (= mon oncle; soyez à ce que dis, Schweinehund!); celle d'un pays que bien des Français regardent avec l'oeil inquisiteur et que l'on a traité longtemps qui comme une victime de la barbarie germanique, qui comme la lie collabo de la France cocardière et éternelle.
Et moi, dans tout ça: nulle part. Ni nostalgique d'un temps que je n'ai pas connu, ni honteux d'une époque que je n'ai pas endurée. On ne tire pas sur les ambulances, dans ma famille, surtout lorsque l'épuration a vu des pauvres types se faire taillader au nom d'une souffrance nationale qu'il fallait bien soulager pour compenser avec de douteux hauts-fonctionnaires maintenus en l'Etat. Mon grand-père n'a pas crié "vive la France" lorsque Marianne a repris ses quartiers d'hôtel de ville et que le clairon a balancé sa purée patriote tous les 11 novembre et 8 mai. Mon grand-père n'était ni Français, ni Allemand; il était Lorrain, il était ce qu'il vivait et cela lui a bien suffi pour se faire aimer des siens.
Lorrain, entendez: Mosellan, lotharingien ou Médiomatrice ... ce billet s'adresse aux Leuques qui s'ignorent et aux moqueurs qui, sous prétexte d'avoir "été faits gagner la guerre", dégoulinent de fritzeries ou insultes en termes de casque en pointe pour mieux railler le frangin de l'Est. J'ai vu ma ville, je la vois encore; j'ai constaté ce qu'elle était puis devint en période d'occupation prussienne ... alors oui, gardez-la votre Lorraine romane et aimez-la comme il vous semble bon d'aimer sans détester les autres. La chose vous semble difficile, la dent est encore dure contre le voisin à gutturale qui se perd mais ne s'oublie pas toujours.
La preuve: je me suis égaré, le temps d'un billet d'humeur sur une improbable "mosellanité" qui n'est rien d'autre qu'une collection de souvenirs personnels. Et c'est tant mieux, car un prochain billet portera sur le passage des sentiments particuliers à l'homme en général. Ou comment tenir compte de sa Mutterpsrache sans perdre de vue ce que nous aurions pu être mais ne sommes pas ...
"Muttersprache", le mot est lâché. A destination de tous les Mosellans incrustés dans la glaise qui, comme moi, se retrouvent dans la majorité des conventions&expressions qui suivent:
Si tu es fier de tes 2 jours fériés de + que le reste de la France...
Si pour toi aussi les cours de religion étaient obligatoires au primaire...
Si tu dis de qqn qu'il a du 'schpeck'...
Si tu mets des déterminants devant les prénoms des gens...
Si tu 'spritzes' du lave-vitre pour laver tes carreaux ou du liquide lave-glace pour ton pare-brise...
Si tu sais ce que sont une 'rackia' et un 'racklo'...
Si au moins un de tes amis s'appelle Muller ou Schmidt...
Si pour toi le Luxembourg ou l'Allemagne c'est pas l'étranger parce que tu y vas toutes les semaines...
Si tu as déjà mangé des 'knepp'...
Si tu ne comprends pas pourquoi on te reproche de dire 'ui' et pas 'oui'...
Si tu fermes la lumière...
Si tu fais un 'flot' avec tes lacets ou sur les paquets cadeaux...
Si tu 'clanches' ta porte...
Si la seule piste de ski indoor de France est dans ton département...
Si tu as un 'katz' et pas un chat...
Si tu dis 'oyéééé' quand tu es surpris ou déçu...
Si tu demandes aux gens si 'ça geht's?'...
Si tu dis 'besch nexte mol'... (bon d'accord ça vous êtes pas tous obligés de connaître)Si tu prends tes outils dans le 'stahl'... (et ça c'est pas obligatoire non plus mais quand même c mieux de le dire)
Si toi aussi tu manges 'entre midi' et pas 'entre midi et 14h'...
Si tu aimes manger des 'Spritz'...
Si tu prends un 'Stück' et pas un morceau...
Si tu mets un 'stampel' et pas un tampon...
Si tu dis que quelqu'un est tout 'klatz' et pas qu'il est chauve...
Si tu es 'getz' et pas content...
Si tu demandes à qqn de sortir en disant 'Raus'...
Si tu manges des 'shneck' et pas des 'pains aux raisins'...
MAIS si pour toi UN 'schneck' et UNE 'schnek' c'est pas du tout pareil !!
Si tu bois un 'baron' et pas une pinte...
Si tu fumes des 'schmers' et pas des 'clopes'...
Si tu ne dis pas vite mais 'schnell!'...
Si tu fais de la 'boulibatsch' et pas de la gadoue...
Si tu prononces le T de 'vingt' parce que le 'vin' ça se boit c'est pas un nombre!...
Si tu 'ratches' avec tes potes...
Si tu as déjà dit qu'une personne est une 'quetsche'...
Si le saint nicolas venait dans ta salle de classe au primaire...
Si tu as de la 'schnudel' qui coule du nez...
Si tu avais peur du père fouettard...
Si pour toi les allemands sont des 'Spunz'...
Si quand ça pue tu dis que 'ça schmek'...
Si un sale jeune est un 'raoudi'...
Si tu dis que tu 'fais bleu' et pas que 'tu sèches les cours'...
Si tu dis 'comment qu'c'est?' et pas 'comment tu vas?'...
Si tu ne dis pas 'moineau' mais 'Spatz'...
Si tu bois du 'schnaps' et pas de 'l'eau de vie'...
Si tu sais ce que veut dire 'narreux'...
Si tu connais 'la reine de la Mirabelle' et 'les Fraises de Woippy'...
Si tu sais ce qu'est le PLATT...
Si tu bois un 'shlouk'...
Si tu demandes aux gens de fermer leur 'schness' ...
Si étant petit tu devais mettre tes 'schlapp' pour ne pas salir tes chaussettes...
Si tu as déjà mangé des sandwich chez 'Steinhoff'...
Si pour toi il commence à faire chaud à partir de 15°C...
Si tu as déjà allumé ton chauffage au mois de mai...
ALORS TU VIENS DE CE MERVEILLEUX DEPARTEMENT QU'ON APPELLE LA MOSELLE
Pas de fierté mal placée (à quel titre?). Rien que de l'affect, de l'affection pour ce qui constitue une partie de notre vie commune, en bons ou mauvais Mosellans que nous sommes ...
"We are what we are; that's the way it's going to be". Bien dit, Bob, comme quoi on peut parler du Platt et garder un oeil sur la Jamaïque. Particulier et universel, unissez-vous dans un prochain billet.
D'ici là, un petit détour du côté de la Tartan Army et l'hymne sportif de l'Ecosse: "Flower of Scotland", composé par les Corries dans les années 60 en l'honneur d'un temps ou le Picte avait bouté l'Anglois hors de ses terres ... à vous arracher les larmes et les tripes
... bouté à tort, à raison? On s'en fout: le coeur est là, les larmes chaudes coulent pour réchauffer les coeurs et le gamin se sent proche des siens lorsque la pinte remue au gré des strophes collectives. Que des impressions, et au diable la géopologique moralinante dans ces circonstances. Irénistes et diplomates cadavériques: même combat. On ne pleure pas pour Marianne, que je sache. On pissa du sang par régiments entiers envoyés au casse-pipe. Qui sont les barbares, chers frères romans? Le voyou qui frappe et défend ses potos? L'iréniste qui aime l'humanité pour mieux se dispenser de serrer la main à son voisin? Ach Gott, laissons cela pour plus tard.
Ma Lorraine est gre-nat, et elle le res-te-ra! Dans mon coeur, et c'est bien suffisant tant qu'il marche.
Ceci est un philosophe.
Provocation?
Non. Anglophilie.
Si l'on en croit Quine et les amateurs de philosophie première (dont le premier n'était vraiment pas), la philosophie est en quête permanente de vérité et ne cesse de la chasser ... donc le philosophie chasse la vérité. Or vérité = "truth", pour le philosophe anglophone; donc le philosophe chasse la "truth". Donc le philosophe est un chasseur de truths ... le philosophe est un cochon.
Tiré par les cheveux? Certes: le philosophe tel que Quine l'envisageait chassait davantage le concept de vérité que des vérités sonnantes et trébuchantes; pragmatisme et montée sémantique obligent.
A noter que le cochon cache une véritable intelligence derrière une image faussée de gros dégueulasse sans éducation. Sorte de reflet miroir du citadin bien trop urbain pour être vrai. Comprenne qui voudra, si besoin est.
Braves bêtes, va. Et très bonnes en palette à la diable, qui plus est. Je parle des cochons, ici.
Je profite de l'occasion pour déposer la trace d'un groupe pour le moins marquant de ma fin d'adolescence: les Pink Floyd, pour un bon morceau animalier sur les "Pigs on the Wing". De bon ton, en la circonstance:
Cochon qui rit, des on-dit s'en dédit. Philosophe, pour le moins!
"All you need is love", ont dit les Beatles.
Certes, mais pourquoi et comment? C'est une bonne habitude philosophique que de jouer avec les chiasmes pour attirer le lecteur hésitant; pour le meilleur et pour le pire. Je crois que la procédure s'impose ici, et pour de bonnes raisons liées à un sujet sacré. Commençons par de la musique: du Beatles, mais un autre morceau que celui indiqué ci-dessous (trop entendu, trop connu). Un bon "Dear Prudence", plutôt, de la période expérimentale du "White Album" qui m'a laissé les meilleurs impressions sur ce groupe jusqu'à présent:
Ce n'est pas là un problème de philosophie répertorié officiellement sur ce blog, bien qu'il mérite notre détour à tous et plutôt deux fois qu'une: l'amour, sans majuscule mais sans tomber pour autant dans une basse affaire (ou une affaire basse, géographiquement parlant) de capotes usées.
Qu'est-ce que l'amour, ou qu'est-ce qui nous incite à ressentir cet "état mental"? Les termes sont mal choisis mais les effets ne sont pas moins étranges. Pour savoir ce qui distingue l'état amoureux de l'état d'excitation physiologique strictement réductible à un problème de production avancée de testostérone, je m'aventurerais à dire ceci:
L'amour est l'état mental dans lequel on ressent le besoin de quelqu'un d'autre, sous-entendu: où l'on ne se suffit plus à soi-même.
Le misanthrope flirte souvent avec le narcissique, puisqu'il se suffit à lui-même et partage une formidable aventure réflexive avec un moi aussi intérieur qu'extérieur. Non pas qu'il faille toujours en revenir à des classiques de philo pour comprendre la vie, et j'en sais quelque chose (c'est-à-dire peu): mais je retiendrai un passage du Banquet de Platon, dans lequel Socrate propose comme définition de l'amour le désir de ce que l'on n'a pas.
Désir: le mot est lâché. Cela veut-il dire que l'amour n'est rien d'autre qu'une forme exacerbée de désir? Car on ne désire pas un homme ou une femme comme on désire un Paris-Brest en période d'hypoglycémie, mais plus ou mieux encore.
Petite pause analytique.
Hypothèse 1: soit l'amour implique le désir sans lui être équivalent, et l'on dira que le second est une condition nécessaire mais non suffisante du premier:
(amour => désir) dans tous les cas, mais pas (désir => amour) dans tous les cas
Hypothèse 2: l'amour équivaut au désir, auquel cas le second est nécessaire et suffisant pour le premier:
(amour => désir) & (désir => amour), donc (amour = désir)
C'est l'hypothèse 1 à laquelle la majorité semble se conformer, par opposition aux casanovas ou don juans qui, pour leur part (la bonne), s'accrochent au wagon numéro 2 et ne voient rien d'autre dans l'amour qu'une affaire de désir.
Arrêtons-nous sur ces deux types de personnage, que l'on caricature en chauds lapins parce qu'ils ne réduisent pas le désir au simple état de condition de départ de l'amour. Le départ et la fin, bien plutôt. Fussent-ils à plaindre ou à envier dans leur approche des choses, toujours est-il qu'ils témoignent d'une parfaite cohérence dans leur comportement de supposés salauds en manque de probité. Objection, monsieur le commandeur pétrifié: pourquoi s'attacher à la promise une fois qu'elle a prêté serment, et comment l'amour ne s'effacerait-il pas après coup(s) s'il n'est et n'était rien d'autre que le désir alors consumé? Rien que de très logique chez ces messieurs volages et plus que cela, dès lors que l'amour ne réside pas dans la cible du tireur à l'arc mais dans la trajectoire de la flèche. Sans aucun mauvais jeu de mots ci-contre, d'autant plus que la métaphore du tir sera reprise pour expliquer autre chose dans un autre billet. Conclusion toute provisoire du marquis de Sade: si amour = désir, le second est non seulement nécesssaire mais suffisant pour avoir le premier.
Résultat des courses? Si l'amour n'existe plus lorsque le désir est consumé, puisqu'il est une forme de désir et rien de plus alors, autant dire que le sexe est ce qui permet au couple de perdurer plus que d'apparaître. A moins que le conjoint se découvre des talents de cuisinier, confident, homme de ménage ou réparateur de câble TV, mais la raison est plutôt légère. L'hypothèse est intéressante ici, puisqu'une certaine opinion commune pencherait plutôt à dire que le sexe provoque ou stimule l'amour mais ne fait que le précéder. ''Au commencement était la paire de fesses ou le petit cul moulé dans le jeans; puis vint l'amour véritable, ou chacun apprit à se connaître de l'intérieur''. Il se peut que la connaissance des tripes de l'Autre majuscule ne soit en vérité qu'une minuscule excuse pour dissimuler à sa conscience de fausses raisons de maintenir un couple sur une fine pellicule de glace. Il y a peut-être ici sophisme sous roche (auquel peuvent s'accrocher les moules, notez encore), puisque l'amour peut être une forme de désir sans être d'ordre sexuel. Et puisque deux désirs d'ordre différent peuvent ne pas être équivalents et, donc, ne pas être satisfaits simultanément, assimiler amour et désir ne fait pas du premier une simple affaire de baise. Que l'on doive désirer en amour pourrait s'expliquer par des motifs plus cérébraux, et c'est tant mieux pour les retraités que la nature laisse finalement taris.
La dernière solution et la plus rassurante, le choix de l'hypothèse 1, consisterait à croire que l'amour a besoin du désir comme catalyseur avant de s'envoler vers des sphères plus intelligibles, entendez: vers une relation moins matérielle et plus propice à l'osmose. Hormis des questions de convention sociale, de qu'en dira-t-on de mon galon, de phobie de la solitude ou de descendance à perpétuer dans les règles de l'art, on en serait à se demander ce qui distingue l'être aimé de l'ami fidèle ... sinon une paire de fesses ou un petit cul moulé dans le jeans. Retour à la case départ, si l'amour ne se conserve que par ce qui le cause tout d'abord tout en se faisant oublier ensuite. Soi-disant.
Amour, désir, peur d'être seul, envie de bonnes fins de mois ... osmose, découverte de sa moitié manquante, complémentarité d'egos incomplets ... besoin d'avoir besoin, envie d'avoir envie. Mieux vaut s'arrêter avant de revenir à Peter à Sloane. Mais la pierre est jetée dans vos faces et je vous invite à me la relancer. Car le jeu en vaut plutôt la chandelle s'il permet finalement de jeter Casanova aux oubliettes ou de le célébrer en visionnaire lucide.
Je me retrouve totalement dans cette définition toute provisoire: l'amour est doublement indissociable du malheur parce qu'il suscite le besoin d'être avec la personne aimée et qu'il nous révèle ce que nous ne pouvons offrir à nous-mêmes. Contorsionnistes inclus, même si la précision est inutile puisqu'il n'y a rien de sexuel dans tout ceci; simplement l'idée selon laquelle l'amour est un état idéal dans lequel deux personnes se complètent et s'apportent mutuellement ce dont l'autre a besoin. "Besoin de rien, envie de toi"? Contradiction dans les termes, chers Peter et Sloane. (Dieu vous garde, et nous préserve de vous rendre).
Moralité: chercher l'"âme soeur" prend tout son sens s'il signifie par là la partie complémentaire, supposée essentielle et indispensable afin de trouver un équilibre, une harmonie. Ne tombons pas dans l'ambiance zen à deux centimes d'euros pour autant: je parle d'harmonie pour celui ou celle qui, victime de ce sentiment d'insuffisance que je caractérise par l'amour, trouve une solution dans ce qui lui pose problème. La cristallisation n'est qu'un autre de ces phénomènes paradoxaux dans lesquels on se voit chercher ce qui risque de causer notre perte.
J'ai d'autant plus de compétence pour parler de ce sujet que je suis célibataire, pourriez-vous me dire si le fiel coule en vous comme la bière à Mutzig une fois de l'an. Mais je crois me retrouver assez bien dans cette interprétation de l'amour, s'il signifie à la fois le besoin d'un autre et la nécessité de vivre avec pour satisfaire un besoin inassouvi. Je ne parle toujours pas de sexe, ici, mais d'un besoin assez étrange qui me semble difficile à cerner. De quoi a-t-on besoin au juste chez cet autre, entre une paire de ce que vous voudrez (formule valable pour les deux sexes, notez bien) et une simple compagnie susceptible de briser le risque de monotonie suicidaire?
Grosse question pour une affaire bien courante.
En hommage à toutes celles qui n'ont pas encore trouvé le Leur(re) et cherchent toujours leur prince sans savoir au juste pourquoi ni comment ni où, je préfère laisser la place au spécialiste des embarras du coeur, j'ai nommé Monsieur Elie. Et merci pour Elles:
On n'a qu'une vie, peut-être; il n'y a pas qu'une seule ligne droite à suivre, sans doute; on ne sait pas laquelle est la bonne, c'est certain. On n'est pas sortis de l'auberge, donc. Et c'est tant mieux.